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L’OMC ET LA CRISE DU LIBERALISME

juillet 24, 2008

CRISE DE L’OMC, CRISE DU LIBERALISME

Les négociations de l’OMC se déroulent actuellement à Genève. Les points d’achoppement sont toujours les mêmes : les subventions agricoles et les tarifs douaniers. Cet article fait le point sur la question.

Les quatre membres les plus influents de l’OMC, les USA, l’Union Européenne, l’Inde et le Brésil, appelés G 4, se sont réunis cette semaine à Potsdam pour relancer les négociations multilatérales sur la libéralisation des échanges commerciaux. La réunion a non seulement échoué mais cet échec a signé l’arrêt de mort du G4 selon le ministre brésilien des Affaires étrangères, Celso Amorim, une déclaration confirmée par le ministre indien du commerce Kamal Nath qui a ajouté que « c’est la fin du voyage pour le G4 ». Celso Amorim qui fut l’un des principaux animateurs du groupe 21 déclara à Cancun en 2003 que « l’objectif du G20 était de rapprocher le système commercial multilatéral des besoins et des aspirations des pays marginaux qui n’ont pas eu l’occasion de bénéficier des fruits de leurs efforts et qu’il était grand temps que cet état de fait change ». Les points d’achoppement entre les USA et l’Union Européenne d’un côté le Brésil et l’Inde de l’autre portent sur l’ouverture des marchés aux produits industriels occidentaux moyennant des concessions sur l’agriculture. Les Brésiliens et les Indiens reprochent aux américains l’insuffisance de la de baisse des aides concédées aux agriculteurs qui est de 17 milliards, une somme qui reste en dessous de 22 milliards de dollars promis initialement mais qui est toujours au dessus de ce qu’ils reçoivent actuellement et qui est de l’ordre de 11 milliards de dollars. La question posée n’est pas seulement celle de la faillite du cycle de Doha mais aussi les causes qui y ont conduit. On est amené à se demander si, au delà de la crise qui secoue actuellement l’OMC s’il n’y a pas également le symptôme révélateur de la faillite du libéralisme comme le plat d’accompagnement idéologique de la globalisation économique.

LANCEMENT DU CYCLE DE DOHA POUR UN COMMERCE MONDIAL EQUITABLE

Rappelons d’abord dans quel contexte est née l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce. C’est un organisme des Nations Unies chargé d’établir des règles transparentes et équitables pour le commerce mondial. Elle a été créée à l’issue des négociations entamées à Marrakech en 1994 et la finalisation du Cycle de l’Uruguay Round. Depuis la réunion de Seattle en 1999, les pays en développement demandent une réforme des règles actuelles du commerce international jugées trop favorables aux pays industrialisés du Nord. En 2001, l’OMC lance le Cycle de Doha né dans un contexte politique particulier et dans un climat de tensions internationales lié aux attentats du 11 septembre. Ses initiateurs avaient alors établi un constat entre le terrorisme et la pauvreté. Le terrorisme est devenu, disaient-ils, un problème mondial et pour lutter efficacement contre ses causes, il fallait une réponse collective et une approche multilatéraliste visant à aider les pays du Tiers Monde à se développer économiquement. C’est dans cet état d’esprit que des négociations ont été engagées entre les 149 membres de l’OMC en novembre 2001 à Doha, la capitale du Qatar, appelé depuis le cycle de Doha ou cycle du développement. La Déclaration ministérielle de Doha a insisté sur la nécessité d’établir des nouvelles règles du jeu pour favoriser le développement et la croissance des pays en développement. Parallèlement, la déclaration de Doha a mis en avant le multilatéralisme comme principe directeur dans les prochaines négociations entre les 149 membres de l’OMC. Depuis le cycle de Doha, plusieurs rencontres eurent lieu à Cancun en 2003, à Genève 2004, à Hong Kong 2005, à Genève en 2006 et à Davos en janvier 2007. Les cinq dossiers les plus importants qui ont fait l’objet d’âpres discussions concernent l’agriculture, les produits industriels, les accords de propriété intellectuelle et la santé publique, les traitements spécifiques et différenciés pour les pays en voie de développement.

Depuis les promesses du cycle de Doha, six ans ont passé sans qu’aucun des accords vitaux pour les pays du Sud n’a été conclu notamment sur l’agriculture, la propriété intellectuelle, la santé publique, l’accès aux marchés des produits non-agricoles. Face aux tergiversations et aux atermoiements des pays industrialisés, les pays en voie de développement ont décidé de réagir en se groupant dans des blocs solidaires. Au mois d’août 2003, un groupe de 21 pays appelés le G21 composé du Brésil, de l’Inde, du Pakistan, de la Chine, de l’Argentine, de l’Afrique du Sud, de Cuba, de l’Egypte, du Nigeria, du Mexique, de l’Indonésie, du Vénézuela, de la Thaïlande, du Chili, du Guatemala, de la Bolivie, du Costa Rica, des Philippines, de l’Equateur et du Paraguay. Depuis, la Colombie et le Pérou se sont retirés de ce groupe. Le G21 est composé des plus importants pays en développement en Afrique, en Asie et en Amérique Latine représentant 55% de la population mondiale et près de 70% de la production agricole. Le G21 a concentré naturellement l’essentiel de ses critiques sur le dossier agricole et il a exigé des réformes structurelles profondes dans le domaine de la réduction des aides accordés à la production et la suppression des subventions aux exportations agricoles. Bien que la part de l’agriculture ne représente que 8% dans le commerce international, il y a tout de même trois milliards d’individus qui sont concernés par la question agricole. D’où l’importance de ce dossier pour les pays en développement. À Cancun, les pays africains se sont rapprochés des pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) et des pays des PMA(Pays moins avancés) pour constituer le G90. Ces alliances peuvent être considérées comme les plus importantes depuis la formation du Groupe du G 77 qui luttait à l’époque pour l’établissement d’un nouvel ordre économique international. Le groupe de 77 a été créé en 1964 à la première conférence de la CNUCED par les pays en développement qui étaient alors au nombre de 77. Ce groupe ne défendait pas seulement le principe de la revalorisation des matières premières mais l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial, plus juste et plus égalitaire. Or c’est cet élan de solidarité qui a été brisé par la crise de l’endettement des pays du Tiers-Monde et par l’obligation de négocier chacun de ces pays de manière isolée avec les organismes prêteurs comme le FMI et la Banque mondiale.

LE CYCLE DE DOHA A L’EPREUVE DES FAITS

Nous avons vu que la déclaration de Doha s’était fixé pour objectif principal, l’établissement à long terme d’un commerce équitable et l’édiction des législations relatives aux restrictions et distorsions touchant aux marchés agricoles mondiaux. C’est le dossier agricole qui se trouve depuis 2001 au cœur des négociations entre les pays développés et les pays en développement. Trois questions ont été âprement débattues lors des discussions multilatérales depuis le cycle de Doha: l’accès au marché, le soutien interne à la production et les subventions aux exportations. Il y a d’abord du taux moyen des crêtes tarifaires appliques aux produits agricoles qui se situe autour de 62% alors que celui des produits industriels est passé de 40% à 4% entre 1945 et 1995. Les crêtes tarifaires appliquées par les pays de l’OCDE sur certains produits d’exportation des pays africains dépassent parfois un taux de 100% voire 550% et atteignant même parfois le 900% dans certains pays. Un deuxième problème concerne les droits de douane dont le taux élevé frappe les principaux produits d’exportation des pays en développement notamment ceux des pays africains comme le café, les oléagineux, les fruits et les légumes. Les taux imposés par les pays de l’OCDE restent très élevés et tournent autour de 44% pour les farines, de blé, 25% pour les jus d’orange et 30% pour le sucre raffiné au Japon et de 42% pour le lait aux USA. Ces barrières tarifaires qui restent très élevés malgré les promesses de les réduire lors de l’Uruguay Round, contrastent avec les niveaux de protections très bas des pays africains qui ont été contraints de procéder à des programmes d’ajustement structurels imposés par la Banque mondiale et par le FMI.

Pour les obstacles tarifaires et les tarifs douaniers, les pays africains demandent une réduction sensible du soutien interne appliqué par les pays de l’OCDE qui subventionnent leurs produits à hauteur de 20% du PIB agricole et allant parfois jusqu’au 50% pour la moitié d’entre eux. À ce problème de subventions s’ajoute un différentiel de productivité entre les pays développés et les pays en développement qui diminuent leurs différentes formes d’aide qu’ils accordaient jadis à leurs paysans au nom des principes d’équilibre macroéconomiques que leur imposent les organismes financiers prêteurs. De ce fait, l’Afrique s’est trouvée en l’espace d’une décennie dans une position concurrentielle défavorable à cause de l’archaïsme de ses structures agricoles et des aides à la production accordées par les pays développés à leurs firmes agroalimentaires qui pratiquent une politique de dumping ruineuse pour la paysannerie des pays en développement. Cela s’est traduit aussi par la détérioration des termes de l’échange des pays africains où les petits paysans sont incapables d’affronter la concurrence étrangère que leur imposent les firmes multinationales agroalimentaires. Certains pays ont perdu non seulement leur autonomie alimentaire mais ils sont devenus dépendants de l’importation des produits agricoles. Près de 90% des subventions mondiales sont le fait de l’Union Européenne et les crédits à l’exportation fréquents aux USA et qui sont une forme déguisée de subventions n’ont seulement pas reculé mais ils ont connu une forte augmentation ces dernières années.

Un autre dossier crucial qui a constitué la pierre d’achoppement lors de la réunion de Potsdam est celui du coton. Il faudra expliquer pourquoi. L’affaire du coton a commencé à l’initiative du Bénin qui a exigé, au nom de trois autres pays, le Mali, le Tchad et le Burkina-Faso, l’arrêt des subventions pratiquées par les pays développés producteurs du coton comme les USA et l’Europe, entraînant ainsi une baisse des cours mondiaux privant certains pays producteurs, comme l’Inde, le Pakistan, l’Ouzbékistan et les pays africains, d’un important manque à gagner. Cette baisse a eu une autre conséquence dramatique, l’aggravation de la pauvreté dans certains pays africains comme le Bénin qui, au lieu de soutenir ses producteurs pour faire face à la chute des cours mondiaux du prix du coton, cherchait avant tout à savoir comment rembourser ses dettes extérieures. On comprend pourquoi le Brésil et l’Inde ont claqué la porte des négociations lors de la réunion de Potsdam quand on sait que ces deux pays sont deux gros producteurs mondiaux du coton. Le dossier du coton est donc devenu un dossier emblématique et pour les pays africains pauvres comme le Mali et le Bénin et pour des grands pays comme l’Inde et le Brésil.

Un autre dossier important lancé par le cycle de Doha est celui de la propriété intellectuelle. Lors de la réunion de Genève de 2002, les délégués ont discuté de la question de l’accès aux médicaments pour lutter contre certaines épidémies comme le VIH/sida, la malaria ou la tuberculose. Pour protéger leurs intérêts financiers, les grands laboratoires pharmaceutiques américains comme Merck et Pfiser n’ont pas voulu céder leurs licences sans paiement de droits de redevances réclamés par les pays en développement qui en ont besoin pour produire des médicaments génériques. Cette réunion fut un échec faute d’un accord sur la cession des droits des brevets.

Les négociations de Cancun en 2003 n’ont pas été plus fructueuses que celle de Genève. Le dossier agricole a buté sur les questions de la réduction substantielle des différente formes de soutien des pays de l’OCDE, de l’accès au marché pour les produits non agricoles, de la santé et des droits de la propriété intellectuelle.

Après l’échec de la rencontre de Cancun, des critiques ont fusé de toutes parts contre l’OMC considérée comme une institution dominée par les pays nantis dont la politique est elle-même conditionnée par les intérêts et les stratégies commerciaux des puissantes sociétés multinationales. La crise de l’OMC s’est transformée en crise du multilatéralisme mis en avant par les pays en développement lors du cycle de Doha pour réussir leur insertion dans les échanges mondiaux par l’ouverture des marchés des pays industrialisés à leurs produits d’exportation et pour corriger autant que faire se peut, les effets dévastateurs de la globalisation économique. Mais l’esprit du cycle de Doha ne pouvait trouver une matérialisation dans les faits, car il était trop tard et il allait à l’encontre d’un monde devenu unipolaire depuis la disparition de l’Union soviétique et d’une contre force susceptible de contrebalancer d’une part l’hégémonie militaire et politique des USA et d’autre part, de desserrer l’étau des institutions globales comme le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC autour des pays en développement.

EFFETS DEVASTATEURS DE LA GLOBALISATION SUR LES PEUPLES DES PAYS DEVELOPPES

Au moment où les pays sous-développés sont soumis au diktat des institutions financières internationales qui les obligeaient à mettre en place des politiques d’austérité draconiennes et des programmes d’ajustement structurels, les pays développés érigent des barrières douanières, tarifaires et non tarifaires pour protéger leurs marchés contre la concurrence étrangère. Le libéralisme commercial et politique n’est autre chose qu’un discours et un libéralisme en trompe-l’œil dans la mesure où les pays développés qui en ont fait leur credo et leur principe sacro-saint depuis deux décennies, demandent aux pays en développement d’ouvrir leurs marchés à la concurrence tout en pratiquant eux-mêmes de la concurrence déloyale menant à une politique du dumping destructrice pour l’agriculture du Tiers Monde. Les Etats-nations du Sud qui sont tombés depuis les années 1990 sous la coupe des institutions supranationales, le FMI, la Banque mondiale et l’OMC sont désormais gérés comme une entreprise capitaliste au mépris de leurs populations qui ont tant besoin de santé et d’éducation. Il n’y a malheureusement pas que les pays en développement qui sont tombés dans le piège mortel de la globalisation promise par l’OMC, les pays développés européens ont, eux aussi, cédé aux sirènes de la globalisation économique et aux effets dévastateurs de l’idéologie qui la porte, le libéralisme. Grâce aux mass medias contrôlées aujourd’hui par des grands groupes industriels et avec la complicité des élites arrivistes et d’une caste de parvenus à l’intérieur des Etats-nations du vieux continent, la conversion au libéralisme a anéanti en une dizaine d’années, des acquis démocratiques arrachés de haute lutte par des générations d’hommes et de femmes. Des grands Etats-nations européens comme la France et l’Allemagne qui, en opérant leur conversion à l’idéologie libérale, ont perdu leur indépendance politique en perdant la maîtrise de leur politique économique dont les grandes lignes sont dessinées, décidées et dictées désormais par une filiale en Europe des institutions globales, en l’occurrence l’Union Européenne qui exerce son droit de regard, par exemple, sur le seuil toléré de 3% du déficit budgétaire et qui assujettit ses membres, comme c’est dit dans le projet de traité constitutionnel européen, au principe de la concurrence libre et non faussée, le même principe qui est imposé par le FMI et la Banque mondiale aux pays en développement. À cet égard, le cycle de Doha a joué un rôle destructeur non seulement sur l’agriculture des pays en développement où des millions de paysans ont perdu leurs moyens de subsistance, mais il a aussi entraîné le démantèlement d’un modèle social européen mis en place dans le cadre de l’Etat-Providence en soumettant des secteurs traditionnellement non marchands dans la société comme la santé et l’éducation à la loi du marché et de la concurrence.

Les effets de la globalisation économique et la mise en place des politiques libérales dans tous les pays de l’OCDE se traduisent par l’augmentation de la pauvreté à grande échelle. Le fossé entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi grand. Avant l’avènement de l’ère libérale, la lutte contre le chômage était la priorité des politiques économiques des gouvernements ; aujourd’hui, le premier souci des gouvernants est le démantèlement de l’Etat social sous prétexte de la compétition internationale. Le nombre de chômeurs dans les pays de l’OCDE était de 8 à 10 millions entre 1950 et 1973 alors qu’il a atteint les 35 millions entre seulement 1995 et 2000. la croissance économique était beaucoup plus élevée dans les années 1970 alors qu’aujourd’hui elle est pratiquement nulle malgré une croissance exponentielle dans le commerce international. Cela montre que la globalisation économique est un mouvement fondamentalement parasitaire, car elle est fondée sur les mouvements des capitaux qui sont devenus volatiles au gré des zones géographiques les plus rentables. Les délocalisations sont la preuve du caractère parasitaire de la globalisation économique qui ne se traduit pas par des investissements productifs dans les biens d’équipements par exemple qui sont susceptibles de générer des emplois stables et bien rémunérés. La précarisation du travail ne met pas seulement la croissance économique mais aussi menace à terme l’unité nationale en entraînant une augmentation des emplois précises et le nombre de pauvres. Il devient très urgent de trouver une alternative à cette descente dans l’abîme causée par la globalisation économique et l’idéologie libérale dont elle est le support.

EFFETS DEVASTATEURS DE LA GLOBALISATION SUR LES PAYS EN DEVELOPPEMENT

Pour Pascal Lamy, l’intégration des membres les plus vulnérables dans le commerce international est le meilleur espoir de croissance et de réduction de la pauvreté. Les faits apportent un démenti cinglant à cette affirmation. Le cycle de Doha a montré ses limites et pour cause, l’enracinement profond d’un système planétaire tentaculaire mis en place depuis le début du XVIe siècle qu’est l’économie-monde qui est réfractaire à toute réforme et surtout pas par des mesures purement cosmétiques. Loin de contribuer au développement économique des pays du Tiers-Monde, le cycle de Doha a révélé la nature profonde et intrinsèque de la globalisation économique qui, étant un système potentiellement criminogène pour le genre humain, ne peut, bien au contraire, qu’aggraver la pauvreté, les inégalités et le sous-développement dans les trois quarts de la planète. Depuis la création de l’OMC, le nombre et le pourcentage des peuples vivant avec un dollar à deux dollars par jour ont augmenté dans les régions subsahariennes de l’Afrique, du Moyen-Orient, en Amérique Latine et en Caraïbe. En Afrique, le revenu par tête qui a augmenté de 40% de 1960 à 1980, a baissé de 10% entre 1980 et 1988. En Amérique Latine, le revenu par tête qui a accru de 82% entre 1960 et 1980, ne s’accroît aujourd’hui que de 4% par an et par personne. Les politiques libérales mises en œuvre dans certains d’Amérique Latine entre 1980 et 2000 ont été soldées par une baisse du revenu par tête de 5%. Le monde de la mondialisation libérale voit mourir tous les jours 24 000 personnes à cause de la faim, de la pauvreté et de la maladie en même temps que les multinationales agroalimentaires comme Nestlé et Danone, des laboratoires pharmaceutiques et des banques connaissent une augmentation exponentielle de leurs profits. Au Mexique, la dérégulation du service des télécommunications a entraîné un monopole de fait entre les mains d’un seul homme, un mexicain d’origine libanaise, Carlos Slim, qui a pu augmenter sa fortune en une année de 2 milliards le dollars devenu selon la revue américaine Forbes, la troisième fortune du monde. Les normes imposées par l’OMC à l’agriculture indienne ont poussé selon le gouvernement indien environ 100 000 paysans indiens ruinés au suicide. Loin de desserrer le monopole des brevets et de la propriété intellectuelle, le cycle de Doha a, au contraire, contribué à la formation de grands groupes pharmaceutiques qui imposent les prix qu’ils veulent là où ils veulent. On peut dire qu’avec la globalisation économique, les firmes multinationales se trouvent évidemment dans leur élément naturel

D’après des études faites sur les résultats escomptés du cycle de Doha, les gains pour les pays en développement ne dépassent pas 16% sur les 54 milliards de dollars attendus seulement en 2015, ce qui représentera un centime d’euros par personne et par jour. Les gains escomptés pour le Brésil et pour l’Inde sont seulement juteux pour les agrobusiness mais nuls voire désastreux pour les fermiers et les paysans brésiliens et indiens.

GLOBALISATION ECONOMIQUE, FACTEUR DE GUERRES ET DE VIOLENCE

Les acteurs qui ont lancé le cycle de Doha ont considéré la pauvreté et le sous-développement comme les principales causes du terrorisme. C’est une idée très simpliste pour être prise en considération. Le terrorisme a ses sources profondes dans l’humiliation des hommes et l’atteinte à leur dignité, à leur culture et à leurs traditions parfois millénaires. C’est l’existence d’une économie-monde impérialiste fondée sur le pillage des ressources naturelles et sur l’accumulation du capital qui est le terreau idéal du terrorisme et qui le nourrit d’ailleurs en sous-main. Car cette économie-monde engendre non pas de la pauvreté mais de la paupérisation qui est un phénomène intrinsèquement lié à la polarisation et à la division du monde en un Centre qui pille et exploite les ressources naturelles des pays de la périphérie. La globalisation économique qui correspond à un état de développement à grande échelle de l’économie-monde génère de la paupérisation qui elle-même est porteuse de guerres permanentes. Ce sont les guerres que mènent sans cesse les bénéficiaires de la globalisation économique et politique pour maintenir l’accumulation du capital à un niveau élevé qui provoquent des réactions endogènes dont le terrorisme constitue l’antidote et la réponse biologique appropriée à des agressions du monde ambiant. Le terrorisme, contrairement à ce qui a été dit lors des négociations du cycle de Doha, n’est pas la cause de la pauvreté et du sous-développement, il est l’arme de ceux qui sont les victimes d’un système impérialiste et d’une économie-monde qui marginalisent et qui humilient l’être humain en le ravalant à une simple marchandise. L’homme ne naît pas terroriste, c’est un environnement criminogène qui le secrète quand l’homme est acculé au néant, poussé à bout de ses nerfs et sombré dans le désespoir. Il est surprenant de constater lors des négociations du cycle de Doha, l’absence d’un dossier destiné à réguler le commerce des armes. Pourtant le commerce des armes est un des problèmes essentiels du commerce mondial au vu de l’importance des sommes générées par ce secteur d’activité. Si on a oublié de l’évoquer à Doha, c’est parce ni les pays développés ni les pays en développement voulaient réguler ce commerce un peu spécial et sensible. Et pour cause : ce commerce-là est extrêmement lucratif et pour les fabricants d’armes qui trouvent leur compte et leurs comptes bancaires et source d’enrichissement pour les élites des pays en développement qui, en récompense pour services rendus à leurs maîtres qui se trouvent généralement dans les pays développés, détournent souvent une partie substantielle des aides destinées initialement à nourrir leurs populations affamées pour la placer dans les coffres forts des banques suisses ou dans les paradis fiscaux. L’exemple le plus récent est celui du scandale de l’affaire YAMAMA du nom de l’ancien ambassadeur saoudien à Washington qui a servi d’intermédiaire dans la vente d’avions anglais à l’Arabie saoudite en touchant au passage environ deux milliards de dollars. Ce n’est pas une simple coïncidence de constater, à lire le rapport 2007 de l’Institut International de la recherche pour la paix de Stockholm (SIPRI) qu’au moment des négociations multilatérales pour jeter les bases d’un commerce juste et équitable, les dépenses militaires continuent à grimper et elles ont atteint la somme de 1204 milliards de dollars rien que pour l’année 2006. Les USA ont dépensé 432 milliards de dollars pour lutter contre le terrorisme; cette somme atteindra 2267 milliards de dollars en 2016. Comme le montre le rapport du SIPRI, ce sont les zones géographiques riches en pétrole et en gaz qui seront le théâtre des conflits armés dans les prochaines décennies non seulement au Moyen-Orient mais aussi en Afrique, en Asie Centrale, en Amérique du Sud et dans l’Asie du Sud Est. Pour la production des armes, ce sont les USA qui occupent la première place avec 40 sociétés qui ont vendu pour 290 milliards de dollars, un chiffre représentant 63% du total de vente d’armes dans le monde durant l’année 2005. Suivent 32 sociétés européennes avec 29% et 9 russes avec 2%. A quoi ça sert d’élaborer des règles et de conclure des accords multilatéraux quand en même temps les pays développés énergétivores se préparent militairement pour venir le cas échéant occuper les zones géographiques stratégiques riches en ressources naturelles nécessaires à leurs industries ?

En définitive, on peut dire que le cycle de Doha, comme toutes ces réunions internationales orchestrées à grand renforts médiatiques à l’instar du sommet de G8 réuni récemment à Heiligendamm en Allemagne, s’apparente plus à un effet d’annonce et à du cosmétique politique qu’à une réelle volonté pour établir des règles justes et équitables dans le commerce mondial. Le cycle de Doha a arrivé bien plus tard pour jeter les bases d’un multilatéralisme ardemment souhaité par les pays en développement qui ne peuvent que constater à leur grand regret, que le train transportant leurs rêves d’un monde divers et multilatéral est déjà passé et que le monde dans lequel est entrée l’humanité depuis l’effondrement du bloc soviétique, est devenu unipolaire, uniforme, monotone et atrocement ennuyeux.

FAOUZI ELMIR

MOTS CLES : cycle de Doha, OMC, libéralisme, crise.

POURQUOI L’AFRIQUE SE MEURT-ELLE?

juillet 23, 2008

 

LE LIVRE NOIR DU COLONIALISME(1)

 

POURQUOI L’AFRIQUE SE MEURT-ELLE ?

 

Au moment où nous terminons la rédaction de cet article, un nouveau chapitre vient s’ajouter au livre noir du colonialisme avec le Kenya, ancienne colonie anglaise devenue indépendante en 1963. Les scènes des violences interethniques à Eldoret(ouest) dans la vallée du Rift qui ont fait à ce jour plus de trois cents et 70 000 déplacés depuis l’élection contestée de Mwai Kibaki rappellent encore une fois que l’Afrique n’en finit pas de mourir. A suivre…

 

« L’indépendance politique qu’ils arracheront à l’ennemi contre le maintien d’une dépendance économique n’est qu’un leurre, que la deuxième phase de libération totale est nécessaire parce que exigée par les masses populaires, que cette deuxième phase, parce que capitale, doit être dure et menée avec aridité »(Franz Fanon, Pour la Révolution africaine, Paris, Maspéro, 1975. 1ère édition 1961.p128)

 

Le sommet Europe-Afrique qui s’est tenu à Lisbonne les 8 et 9 décembre s’achève comme à l’accoutumée avec des promesses et des voeux pieux. A chaque rencontre entre les dirigeants européens et africains, ce sont des millions d’euros dépensés pour ressasser des vieilleries datant de l’époque de la décolonisation: aide au développement, coopération, ouverture des marchés, tarifs préférentiels etc. Le sommet de Lisbonne prend cependant un relief particulier après l’arrivée de la Chine sur le continent africain considéré jusqu’ici comme la chasse gardée des seules puissances occidentales. L’irruption de cette nouvelle puissance économique et commerciale est devenue pour l’Europe et les USA un véritable casse-tête chinois.

 

Mais pour mieux comprendre les véritables enjeux de ce sommet, il est nécessaire d’opérer un retour aux conditions historiques qui ont préparé ce qu’il est convenu d’appeler le pacte néo colonial. Les « vérités premières à propos du problème colonial » livrées par Franz Fanon il y a un demi-siècle sur cette période cruciale de l’histoire du continent africain se révèlent d’une brûlante actualité. Pour Fanon, c’est au cours des négociations sur l’indépendance des États africains que les gouvernements colonialistes ont jeté le masque qui cachait leurs visées purement mercantiles, car, dit-il, l’heure n’était plus aux balivernes et à la mission civilisatrice, évangélique et culturelle de l’Occident mais aux choses sérieuses, « banques, zone monétaire, permis de recherche, concessions d’exploitation des ressources naturelles, inviolabilité des propriétés volées aux paysans africains lors de la conquête etc. » (Franz Fanon, Pour la Révolution africaine, Paris, Maspéro, 1975. 1ère édition 1961.p.124) En même temps qu’elles cherchaient à obtenir une reconnaissance juridique de leurs « droits  réels», les anciennes puissances coloniales se disputaient aussi entre elles des zones d’influence considérées comme une arme de guerre dans « la lutte gigantesque pour l’accaparement des marchés mondiaux »(F.Fanon, Pour la Révolution africaine, op.cit.p.126). Les différents accords d’aide et de coopération conclus à l’heure des indépendances ressemblaient à des contrats léonins, car ils avaient été plutôt imposés par une partie en position de force, en l’occurrence les anciennes puissances coloniales, à des jeunes États africains qui n’avaient pas d’autres choix que de les accepter.

 

Au delà des sourires carnassiers des participants aux sommets entre l’Afrique et l’Europe qui continuent à parler de partenariat et à afficher leur optimisme dans l’avenir de leurs relations bilatérales, se cache une toute autre réalité moins réjouissante et bien plus dramatique, celle d’une Afrique qui se meurt. En se projetant quarante ans en arrière, on s’aperçoit que non seulement les choses n’ont pas bougé d’un iota depuis cette mascarade juridico-politique que sont les indépendances des États Africains mais que l’Afrique d’aujourd’hui est à bout de souffle et elle est devenue plus que jamais un continent exsangue et meurtri. Les dirigeants africains avaient cru d’ailleurs à tort que la décolonisation était la panacée universelle, la fin d’une époque et le début d’une autre et elle allait leur apporter enfin la liberté retrouvée pour prendre en main leur destin. Or il n’en était rien et l’histoire leur a montré que la décolonisation et les indépendances étaient plutôt un véritable marché des dupes. Sinon comment peut-on expliquer la permanence du sous-développement chronique d’un continent qui possède pourtant de gigantesques richesses agricoles et minières alors que le Japon, un pays détruit à la sortie de la Seconde Guerre mondiale et pauvre en matières premières nécessaires à tout processus de développement économique est parvenu à se rehausser au rang de la deuxième puissance économie mondiale? Le bon choix à faire à l’heure des indépendances aurait été de couper carrément le cordon ombilical avec les anciens colonisateurs et il y a eu certainement à cette époque des personnalités issues des mouvements de libération nationale qui avaient songé à cette solution radicale en affichant leur ferme volonté de changer l’ordre des choses. Mais la pesanteur du passé était telle qu’ils ne pouvaient s’échapper impunément du zoo colonial et comme chacun le sait, ceux qui ont eu le malheur de s’engager dans cette voie difficile et semé d’embûches en se montrant un peu coriaces, avaient dû payer de leurs vies et ils avaient été tout simplement liquidés physiquement.

 

Une vue rétrospective sur les relations entre les deux continents montre par ailleurs que les problèmes de l’Afrique et ceux des pays du tiers-monde en général ne pouvaient être résolus par des soins palliatifs prodigués par l’association politique et la coopération économique, des systèmes et des mécanismes qui ont tendance à maintenir le malade sous perfusion que de soigner réellement son mal. Ce que l’on a pu observer depuis plus d’un demi-siècle, c’est que les moyens mis en oeuvre et les solutions préconisées se sont révélés inefficaces, car on ne compte plus à ce jour le nombre des institutions internationales, régionales, interrégionales qui ont pour mission, le développement économique et l’industrialisation des pays du tiers monde(par exemple CNUCED(créée en 1964), la FAO(1953), UNESCO( 1955), l’OMS (1958), PNUD, ONUDI, GATT, BIRD, FMI,etc. On ne compte plus le nombre des accords et des formes d’association et de coopération entre l’Europe et l’Afrique(Yaoundé I et II, Lomé I et II, CEE-ACP etc.) On ne compte plus le nombre des conférences et des réunions internationales consacrées aux problèmes du développement qui comptent tous les ans par milliers, animées par des milliers d’experts, des dizaines de milliers de fonctionnaires et d’une centaine d’organismes et d’institutions spécialisés. A elle seule, la ville de Genève accueille tous les ans plus de 1000 réunions consacrées aux problèmes du sous-développement et de l’industrialisation des pays du tiers-monde. On ne compte plus le nombre des déclarations et des proclamations solennelles adoptées par les Assemblées générales de l’ONU et consacrées aux questions du développement, « première et deuxième décennie du développement », Déclaration sur le Nouvel Ordre Économique international du 1er mai 1974, Cycle de Doha, Objectifs du Millénaire etc. On ne compte plus le nombre des programmes de et des projets de développement mis en place pour le continent africain, comme les principes de Monrovia de 1970, le plan de Lagos 1980-2000, CEDEAO(Communauté économique et douanière des Etats de l’Afrique de l’Ouest créée en 1975, groupant 15 États d’expression anglaise et française, avec leurs 115 millions d’habitants et plus de 6 millions de km²). Il faudra sûrement deux volumes de 600 pages chacun pour établir un bilan approximatif de tout ce qui a été proposé depuis un demi-siècle pour le développement économique du continent Africain et des pays du tiers-monde en général. Malgré tous ces travaux et projets titanesques, on parvient au même constat d’échec, l’Afrique est un continent qui se meurt si l’on en croit le cri d’alarme lancé par Monsieur Kodjo le secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine(OUA) à Lagos en 1980 lors d’une réunion des chefs d’Etats. Vingt sept ans après, on en revient au même constat d’échec dressé par les initiateurs du plan de Lagos(1980-2000) et qui se répète aujourd’hui avec le préambule du rapport 2007 sur l’Afrique et les Objectifs du Millénaire pour le développement où il est dit « A mi-chemin entre leur adoption en l’an 2000 et 2015, date butoir de leur réalisation, l’Afrique subsaharienne n’est en voie d’atteindre aucun des Objectifs du Millénaire pour le développement. En dépit d’avancées majeures dans plusieurs domaines et bien que la réalisation de ces objectifs reste possible dans la plupart des nations africaines, même les pays les mieux gouvernés du continent n’ont pas réussi à faire suffisamment de progrès pour réduire l’extrême pauvreté sous ses multiples formes » D’après ce rapport, l’Afrique compte 298 millions de personnes extrêmement pauvres en 2004 et 41,1 millions de personnes vivant avec un dollar par jour. Et ce n’est sûrement pas avec l’inspiration archo libérale des initiateurs des Objectifs du Millénaire qui amputent la cause de la pauvreté et du sous-développement à un problème de gouvernance que l’Afrique et les peuples africains verront dans un avenir proche le bout du tunnel. Même si nous admettions que la mauvaise gouvernance est la principale cause du sous-développement en Afrique comme semble le suggérer ce préambule, cette même mauvaise gouvernance a elle-même pour cause la dépendance économique, conséquence de la colonisation et de l’absence de contrôle des États africains sur leurs richesses naturelles. Le sous-développement chronique de l’Afrique n’est pas dû à une mauvaise politique économique, à une mauvaise gestion mais les racines du mal sont beaucoup plus profondes et résident essentiellement dans le mode de fonctionnement d’un système et d’une économie hérités de l’époque coloniale, fondé sur le détournement d’une grande partie des richesses nationales et sur le pillage des ressources naturelles par une élite africaine compradore et corrompue et par leurs complices, les multinationales qui rapatrient leurs profits colossaux vers les métropoles capitalistes. Et si les pays Africains n’ont pas pu rompre les liens de dépendance économique avec les anciennes métropoles et qu’ils n’ont pas pu disposer librement de leurs ressources naturelles, c’est parce qu’ils sont des entités créées artificiellement de toutes pièces par les colonisateurs européens et s’ils ont été façonnés d’une telle manière, c’est que leurs États demeurent éternellement faibles et facilement contrôlables par les puissances extérieures.

 

L’AFRIQUE, UN CONTINENT RICHE

 

Le continent africain possède tous les atouts pour égaler les autres puissances économiques du monde car il a le potentiel humain et les richesses naturelles. Au niveau démographique, la population africaine qui double tous les 25 ans était 401 millions d’habitants en 1975 et environ un milliard d’habitants aujourd’hui. Cette croissance démographique assure à l’Afrique une population jeune et une densité favorable, notamment dans les zones rurales, à la mise en valeur des ressources disponibles. Les terres agricoles sont considérables, car le continent dispose de 12% des terres cultivables mais avec seulement 8% des hommes.

 

Le continent africain possède et les matières premières industrielles: phosphates, or, manganèse, cuivre, fer, bauxite, diamants… et les produits agricoles de base: café, coton, cacao. Il pourrait se suffire à lui-même en pétrole et en uranium. Le Nigeria est le premier producteur africain de pétrole mais aussi de palme, d’ignames, de mil et de sorgho et il en est de même de la Côté d’Ivoire qui est le premier producteur mondial de café et de cacao. Le tableau suivant donne un aperçu des ressources agricoles et industrielles de l’Afrique. Le pourcentage indique la part de chaque produit dans les ressources mondiales.(données tout à fait approximatives)

 

 

RESSOURCES VIVRIERES

 

1-Ignames 96,7%

2- Manioc 36,9%

3- Huile de palme 31,8%

4-Arachides 26,8%

5-Mil 28,8%

6-Sorgho 15,7%

7- Maïs 7,7%

8- Canne à sucre 7,6%

9- Patates douces 4,9%

10- Noix de coco 4,6%

11- Riz 2,1%

12- Blé 1,9%

 

RESSOURCES

INDUSTRIELLES

1- Cacao 59,3%

2- Acajoun 54,1%

3- Sisal 44,4%

4- Noix de palme 41,0%

5- Café 24,5%

6- Graines de

sésames 24,4%

7- Thé 10,9%

8- Coton fibre 8,9%

9- Coton graines 8,6%

10- Tabac —

 

RESSOURCES MINIERES

 

1-Or 74,5%

2- Diamants 70,8%

3- Cobalt 56,2%

4- Chrome 44,0%

5- Manganèse 36,5%

6- Uranium 28,7%

7- Phosphates 26,0%

8-Cuivre 19,6%

9- Bauxite 14,8%

10- Pétrole 10,2%

11- Fer 7,9%

12- Étain 6,0

13- Charbon 3,7%

 

La plupart des ressources minières de l’Afrique sont concentrées dans six pays pays comme le montre le tableau suivant:

 

 

 

PAYS TOTAL DES RESSORUCES AFRICAINES

 

Afrique du Sud

Charbon, 93,9%, chrome, 79,3%, fer, 43,1%, manganèse, 67,2%, or, 94,9%, uranium, 40,6%

Zaïre

Cobalt, 80,4%, diamants, 39,1%, étain, 27,2%

Zambie

Cuivre, 52,1%

Nigeria

Pétrole, 33,8%

Maroc

Phosphates, 60,5%

Guinée

Bauxite, 91,6%

 

La part de l’Afrique australe dans les réserves mondiales est considérable comme le montre le tableau suivant :

 

Chrome:96%, Diamant: 89%, Platine: 71%, Or:50%, Cobalt: 40%, Manganèse : 37%

Vanadium:19%, Fluor: 17%, Uranium : 14%, Cuivre:13%, Amiante:6%, Antimoine : 5%

 

Pour montrer l’importance économique et géostratégique de l’Afrique, il suffit de se reporter au taux de dépendance(chiffres approximatifs) de l’Union Européenne des matières premières agricoles et minières du continent Africain.

Produits de l’agriculture

Origine

Taux EU

Ananas frais

Ananas conserve

Bois tropicaux

Cacao et dérivés

Café vert

 

Coton égrené

Caoutchouc naturel

Banane fraîche

Huile arachide

Noix amandes de palme

Sisal

Thon entier

Tourteaux arachide

Vanille

produits minéraux métaux

Côte d’Ivoire-Cameroun

Côte d’Ivoire

Gabon,RDC,Côte d’Ivoire

CI,Cameroun,Togo

CI, ZaÎre, Cameroun, Madagascar

Tchad,Mali,Burkina Faso

Côte d’Ivoire

Côte d’Ivoire, Cameroun

Sénégal

Côte d’Ivoire, Cameroun

Madagascar

Côte d’Ivoire, Sénégal

Sénégal

Madagascar

—————————-

90%

28%

46%

41%

25%

 

10%

7%

11%

49%

10%

3%

51%

32%

90%

—————————-

 

 

Aluminium

Chrome

Fer

Manganèse

Pétrole

Phosphate

Uranium

Étain

Cuivre

Cameroun

Madagascar

Mauritanie

Gabon

Gabon? Congo

Togo, Sénégal

Niger, Gabon

Rwanda, Zaïre

Zaïre, Mauritanie

——–

41,1%

4,8%

23,3%

0,5%

15,2%

95,0%

22,3%

17,7%

 

 

L’Afrique est à l’origine de 5,1% du zinc dans le monde, de 6% de la bauxite(Guinée et Cameroun), de 6,2% du plomb, de 8,4% de l’étain(Zaïre), de 9,5% du fer, de 20% du cuivre(Zambie et Zaïre), de 20,9 de l’uranium(Afrique du Sud, Namibie, Niger, Gabon), de 32,2% du manganèse(Afrique du Sud, Zaïre et Gabon), de 32,9% du chrome(Afrique du Sud et Zimbabwe), de 41% du vanadium(Afrique du Sud), de 75,5% du cobalt(Zaïre et Zambie), de 76,6% des diamants(Zaïre, Afrique du Sud, Bostwana, Ghana, Centrafrique), de 79,2% de l’or(Afrique du Sud).

 

ET POURTANT L’AFRIQUE, UN CONTINENT QUI SE MEURT…

 

Si l’on se réfère aux Objectifs du Millénaire pour le développement de l’ONU, il y a en 2007, 41,1 millions de personnes vivant avec un dollar par jour et le nombre de personnes extrêmement pauvres qui était de 296 millions en 1999 s’élève à 298 millions en 2004. Le pourcentage des enfants des moins de cinq ans souffrant d’insuffisance pondérale est passé de 237 millions en 1990 à 348 millions en 2007 et devrait atteindre 403 millions en 2015. L’espérance de vie en Afrique est en moyenne de 55 ans et c’est en Afrique que le taux de mortalité enfantine est le plus élevé de tous les continents: 140 décès au cours de la première année pour 1000 habitants, un enfant sur deux meurt avant cinq ans. La maladie du sommeil frappe plus de 50 millions d’Africains, la rougeole tue chaque année en Afrique plus de 500 000 enfants et chaque jour qui passe, 12 000 enfants meurent de l’une ou l’autre des maladies suivantes: rougeole, diphtérie, coqueluche, poliomyélite, tétanos, tuberculose; soit 500 à l’heure.

 

Pourquoi l’Afrique est-elle devenue cette terre meurtrie et sinistrée et pourtant un continent possédant des richesses naturelles insoupçonnables? Les défenseurs de l’idéologie des droits de l’Homme ne peuvent tout de même pas sortir de leur chapeau, une énième ineptie en attribuant la faim, la misère et la mort qui frappent quotidiennement les populations africaines, au communisme, au stalinisme et au Goulag. Ce serait de leur part une pure escroquerie intellectuelle, car le communisme n’a jamais réussi à prendre pied dans cette région du monde. Les quelques nationalistes africains de tendance socialiste et marxiste ont été tout simplement liquidés physiquement en pensant tout naturellement à Patrice Lumumba.

 

Cela dit, on peut se demander après tout comment des enfants et des adultes peuvent souffrir de la sous-alimentation chronique et de la malnutrition quotidienne ou tout simplement mourir de faim dans un continent aussi riche en ressources agricoles et minérales. Et ce désastre humanitaire n’a cessé de prendre de l’ampleur au fil des années. Par exemple, entre 1961 et 1970, le taux d’accroissement annuel moyen de la production a été de 2,7% pour une croissance démographique d’environ 2,6% par an, soit une amélioration de la production vivrière nette de l’ordre de 0,1% par an. Entre 1970 et 1977, le taux d’accroissement annuel moyen de la production est tombé à 1,3% soit la moitié du taux enregistré entre 1961 et 1970, le taux de croissance de la population restant de l’ordre de 2,6% environ par an, soit une détérioration de la situation alimentaire de l’ordre de – 1,4% par an. L’Afrique tropicale qui se suffisait à elle-même en céréales en 1950, en importait 2 millions en 1960 et et 14 millions en 1980. En l’an 2000, l’Afrique ne couvrait que 60% de ses besoins alimentaires alors qu’en 1950 elle assurait son auto-suffisance alimentaire. Les importations de produits alimentaires ont augmenté parallèlement à la détérioration des productions vivrières et le commerce net des principales denrées alimentaires ne cesse d’enregistrer un déficit record. L’Afrique importe aujourd’hui plus de nourriture que l’Inde et la Chine et voilà que la vie d’un milliard d’Africains est à la merci d’un moindre aléa politique(régimes communistes au pouvoir ou voire un régime non marxiste mais hostile comme celui de Mugabe au Mozambique)) de la bourse du blé de Chicago ou du food power d’un ou deux États capitalistes comme les USA ou le Canada. La clé de l’explication de ce désastre alimentaire se trouve dans la destruction de l’agriculture vivrière des sociétés africaines et son remplacement par une économie extravertie spécialisée dans la culture et la production des seuls produits exportables. Le seul secteur de l’industrie de transformation des matières premières agricoles et minérales des pays africains s’est révélé incapable d’absorber l’onde de choc provoquée par l’exode rural massif à cause d’une technologie occidentale entièrement automatisée faisant l’économie d’une main-d’oeuvre locale. Il en est ainsi de l’industrie agro-industrie de contre-saison, melons, haricots verts, tomates, qui est elle aussi entièrement mécanisée et automatisée. C’est cette orientation néo coloniale des économies africaines qui est responsable de la famine en Afrique, car elle prive la paysannerie locale de son seul instrument de survie, la terre, nécessaire à sa reproduction biologique sans permettre pour autant aux paysans ayant opté pour des cultures maraîchères de contre-saison, de vivre du produit de leur travail puisqu’ils sont sous-payés. La sempiternelle rengaine des rentrées de devises pour les pays d’accueil, c’est de la poudre aux yeux, car les rentrées des devises ne résolvent en rien les problèmes des campagnes africaines affamées, du fait que les paysans spoliés n’en voient rien arriver qui puisse améliorer leur ordinaire et que l’on ne se nourrit pas seulement avec des devises étrangères. C’est encore une fois Franz Fanon qui a parfaitement analysé la nature de l’économie coloniale quand il observe que « la domination coloniale, on le sait, privilégie certaines régions. L’économie de la colonie n’est pas intégrée à l’ensemble de la nation. Elle est toujours disposée dans des rapports de complémentarité avec les différentes métropoles. Le colonialisme n’exploite presque jamais la totalité du pays. Il se contente de mettre à jour des ressources naturelles qu’il extrait et exporte vers les industries métropolitaines permettant ainsi une relative richesse sectorale tandis que le reste de la colonie poursuit, ou du moins approfondit, son sous-développement et sa misère »(Franz Fanon, Les damnés de la terre, op.cit.p.103)

 

Privés de ses richesses agricoles, les peuples africains le sont aussi de leurs richesses minérales à juger par la faible part de leur secteur industriel dans le produit national brut qui n’atteint pas le 10%, un pourcentage largement en dessous du seuil requis de 30% pour classer un pays parmi les nations industrialisées. Cela est dû au fait que l’exploitation et la gestion des gisements des minéraux(fer, étain, cuivre,manganèse, bauxite etc.) sont entièrement aux mains des grandes firmes étrangères et que plus de la moitié des exportations du tiers-monde sont des échanges entre filiale et maison-mère ou filiales d’une ou de plusieurs multinationales. Ce qui paraît encore plus aberrant, c’est qu’un pays comme le Zaïre, un grand producteur de cuivre, qui ne dispose même pas d’une industrie électrique, est obligé d’importer le fil électrique de Bruxelles et de Paris. La Guinée, premier producteur mondial de la bauxite, achète de l’aluminium transformé par les entreprises et les multinationales étrangères et sa part ainsi que celles de tous les pays du tiers-monde n’atteignent même pas le 6% dans la production mondiale d’aluminium. Cette sous-industrialisation des pays africains et leur faible part dans la production mondiale des produits industriels finis ou semi-finis s’expliquent par l’absence d’articulation entre les différents secteurs de l’économie nationale, entre les systèmes de production et de consommation du secteur minier et ceux de l’agriculture. Mais cette absence d’articulation entre les différents secteurs des économies africaines est aussi l’héritage de l’économie coloniale et sa logique capitaliste qui privilégient les seuls secteurs économiques qui rapportent du profit au détriment des autres secteurs de l’économie nationale. Car, en effet, au lieu d’être investis dans les secteurs sous-développés de l’économie africaine et pour limiter le surendettement public vis-à-vis de la Banque Mondiale et du FMI, les profits des multinationales étrangères qui représentent parfois des pourcentages colossaux par rapport à l’investissement direct initial sont rapatriés vers des zones plus rentables du tiers-monde ou vers les métropoles capitalistes pour être placés (à rappeler que le capital, comme la propagande, ne doit jamais chômer,) notamment dans les immobiliers. A ces profits des multinationales, il faudra ajouter l’argent de la corruption des élites africaines et qui représente en fin de compte, selon des études, entre 5 et 10% du PNB de chaque pays. Bref, les vrais responsables de l’ordre meurtrier et génocidaire en Afrique et les causes du sous-développement économique de ce continent ne sauront être amputés ni à la démographie, ni à la culture, ni à la religion; le seul coupable a un nom, le colonialisme d’hier et le néo-colonialisme d’aujourd’hui. La seule différence entre le meurtrier d’hier et celui d’aujourd’hui, c’est que le premier tuait à visage découvert et d’une manière brutale alors que le second avance à visage masqué et tue beaucoup plus discrètement mais beaucoup plus efficacement grâce à une nouvelle technologie de pouvoir.

 

SOCIOLOGIE DU POUVOIR COLONIAL

 

A- VIOLENCE LARVEE DU PREMIER ÂGE COLONIAL

 

A la question qu’est-ce que le colonialisme, Franz Fanon répond qu’il est avant tout « la conquête d’un territoire et l’oppression d’un peuple; c’est tout »(Pour la Révolution africaine,op.cit.p.77). Le colonialisme, c’est à la fois une domination militaire et « l’organisation de la domination d’une nation après la conquête militaire. La guerre de libération n’est pas quête de réformes mais effort grandiose d’un peuple qu’on avait momifié pour retrouver son génie, pour reprendre en main son histoire et s’installer souverain »(Ibid.p.79) Fanon a raison d’affirmer que le colonialisme est essentiellement une entreprise guerrière, car si l’on remonte au début de l’histoire de la colonisation européenne du Nouveau Monde, on découvre en effet que le deuxième voyage de Christophe Colomb à Haïti à la fin de 1493 n’était pas un voyage touristique en quête d’exotisme mais une occupation armée de l’île rebaptisée Hispaniola grâce à une armada composée de dix-sept navires et de douze cents hommes, inaugurant ainsi l’ère des massacres des peuples indiens et le pillage de leurs richesses naturelles avant le déferlement des colonisateurs européens sur d’autres continents. Le continent africain avait dû subir à son tour le même sort.

 

Mais l’histoire de la colonisation européenne, c’est aussi une leçon de sociologie de pouvoir en général, car elle montre la fragilité de toute occupation militaire de territoire fondée essentiellement sur la violence larvée et la force brutale. En outre, cette forme de domination peut se révéler à la longue trop coûteuse humainement et matériellement pour les forces occupantes, car elle est trop visible et trop violente pour être acceptée facilement par les peuples conquis. C’est pourquoi on a pu remarquer que les territoires convoités n’étaient jamais choisis au hasard et le premier réflexe des futurs colonisateurs étaient d’abord de cartographier les différentes zones riches en ressources naturelles dont l’exploitation devaient servir à financer les forces d’occupation et à amortir les dépenses de fonctionnement de la puissance occupante. Dans tous les cas et quelque que soit sa forme, un pouvoir a besoin d’énormes richesses matérielles tant pour asseoir sa violence symbolique dans l’espace occupé(construction des palais, des tribunaux, des prisons, des lieux de séparation et de ségrégation entre les populations) que pour entretenir une armée de parasites, de serviteurs et de dévoués civils et militaires prêts à le défendre en cas de besoin. Mais cette forme de domination par la force et la violence, outre son coût très élevé pour les forces occupantes, se révèle à la longue inefficace et ses résultats plus qu’aléatoires, car elle est trop visible et c’est parce qu’elle est trop visible qu’elle est top fragile et qu’elle peut, de surcroît, focaliser sur elle toutes les rancunes des peuples dominés. C’est pourquoi, l’histoire de la colonisation européenne en Afrique noire a toujours été émaillée par des révoltes et des insurrections dues au fait que le pouvoir en place était exercé par des blancs qui avaient érigé la force et la violence larvée comme mode de gouvernement. Une chronologie des principales révoltes et insurrections en Afrique noire depuis la fin du XIXe siècle montre la fragilité d’une telle forme de domination coloniale mais aussi les mouvements de résistances qu’elle avait suscites. Il y a l’insurrection algérienne de 1871 quelques décennies après l’occupation de l’Algérie par les Français en 1832, l’insurrection du Mahdi au Soudan et des Baoulé en Côte d’Ivoire en 1881, l’insurrection de Mamamdou Lamine au Sénégal en 1885, le soulèvement contre les Portugais au Mozambique en 1892, la guerre d’indépendance en Rhodésie du Sud en 1896, la guerre du royaume de Nupe(Nigeria) contre les Anglais en 1897, un nouveau soulèvement du Mahdi au Soudan en 1898, une nouvelle insurrection dans les Somalies et au Niger en 1899, la révolte achanti en Côte-de-l’Or(Ghana) en 1900, la révolte des Azande et Mandja en Afrique centrale en 1903, l’insurrection Maji-Maji(Tanzanie) en 1904, la révolte zouloue au Natal en 1905, la révolte des Hereros en Afrique du sud-Ouest(Namibie) en 1905, l’insurrection en Côte d’Ivoire en 1908, le mouvement Ovembo en Angola du Sud en 1911-1915, le soulèvements au Cameroun en 1912, la résistance tutsi et hutu au Ruanda et Urundi(Rwanda et Burundi) en 111-1917, la révolte des Holli et Somba au Dahomey et au Togo en 1914-1918, la révolte des Baya en Oubangui-Chari(Centrafrique) en 1927-1931, la révolte de l’Urundi(Burundi) et des Pende au Congo belge en 1931. Tant que les puissances occupantes régnaient en maîtres absolus sur les richesses naturelles de leurs colonies en Afrique, elles pouvaient solder une grande armée d’indigènes pour mater et briser d’autres mouvements indigènes de résistance et de contestation. Loin de venir à bout des révoltes et des insurrections dont les colonies étaient périodiquement le théâtre, chaque répression par la force et la violence ne faisant que renforcer la capacité de résistance des mouvements contestataires africains et c’est cette résistance qui a fini par convaincre les puissances coloniales que l’heure était venue, si elles ne voulaient pas complètement perdre pied dans leurs anciennes colonies, d’opter pour une nouvelle technologie de pouvoir qui était déjà à l’oeuvre dans les métropoles. C’est pourquoi nous pensons que la décolonisation n’était pas la fin d’une époque et le début d’une autre mais celle de la succession d’un mode de domination à un autre, la domination douce avec des moyens et des armes plus discrets, moins visibles et plus insidieux à la violence larvée, visible et brutale qui caractérisait le premier âge du colonialisme.

 

B-DOMINATION DOUCE DU SECOND ÂGE DU COLONIALISME

 

Contrairement à la domination par la violence et la force brutale du premier âge du colonialisme, la domination douce est devenue le mode opératoire du néo colonialisme, fondé sur une gigantesque machinerie qui démultiplie les forces pour mieux soutirer et pour mieux prélever sur les richesses des peuples anciennement colonisés. Si ce nouveau mode de domination n’est localisable dans aucune institution, il est cependant constitué d’un ensemble d’observatoires visibles sans être vus. Il ne s’exprime d’ailleurs jamais sous forme de discours mais quand il s’exprime, sa forme d’expression reste tout de même l’instrumentalisation multiforme. Quand il opère, ce n’est plus sous le couvert d’une quelconque mission civilisatrice mais sous forme d’un humanisme au rabais et des droitsdel’homisme vite rattrapés par la dure réalité de la géopolitique et par la logique impérialiste de partage des zones d’influence. La domination douce de l’âge néo colonial est composée d’une myriade d’institutions diffuses et anonymes, de petites techniques de contrôle et de surveillance multiples, entrecroisées et commandées à distance, de relais et de chambres obscures spécialisés dans les manoeuvres, les complots, les coups bas, les assassinats, les activités subversives, le renversement des régimes devenus encombrants ou rebelles etc. Ce mode de domination joue par ailleurs un rôle idéologique visant à brouiller les pistes quant aux conséquences désastreuses, humainement et matériellement, du premier âge du colonialisme. D’abord, après les indépendances, les séquelles de la colonisation, notamment l’urbanisation galopante suite à à la destruction de l’économie vivrière et l’exode rural massif qui en est le produit sont amputées à un mauvais mode de gouvernance des gouvernements africains comme nous avons pu le constater avec le préambule du rapport 2007 sur les Objectifs du Millénaire(voir ci-haut) et non à à la logique intrinsèque de l’économie coloniale. Ensuite, les causes du sous-développement et de la sous-industrialisation chroniques du continent africain sont indûment attribuées à des facteurs endogènes alors qu’elles sont des conséquences induites par l’impact de la période coloniale et par la permanence des liens de dépendance économique et politique des jeunes États indépendants à l’égard de leurs anciens colonisateurs. Autrement dit, les problèmes du sous-développement, de la faim, de la misère et de la mort dont soufre l’Afrique d’aujourd’hui sont mis sur le compte des facteurs endogènes, sur les conservatismes et les archaïsmes des structures des sociétés africaines, cultures, tribalisme, religion, animisme etc. en sachant parfaitement que ces facteurs endogènes ne sauront à eux seuls expliquer les causes du sous-développent et la paupérisation du continent africain, car la société japonaise est aussi et même plus conservatrice que celles de l’Afrique et le Japon qui n’a pas de matières premières pour son industrie est devenu tout de même la deuxième économie mondiale.

 

Il n’est pas possible dans le cadre de cet article d’énumérer toutes les techniques de la domination douce qui caractérisent la période néo coloniale. A titre indicatif, nous nous contentons d’en énumérer quelques unes.

 

-Tutelle financière et économique: exercée par des organismes économiques et par les unions douanières et monétaires créées au moment des indépendances: zone franc et East African Economic Community(Communauté économique de l’Afrique de l’Est; le CEA (Commission économique pour l’Afrique) fondée en 1958, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) fusionné en 1965 avec le Fonds spécial des Nations Unies, la BIRD (Banque Internationale pour le Reconstruction et le développement), filiale de la Banque Mondiale, FMI et Banque Mondiale etc. le FAC (Fonds d’Aide et de Coopération), le FED(Fonds Européen de Développement), Convention de Yaoundé, puis Lomé I et II.

-Organismes de coopération culturelle: Agence de Coopération culturelle et technique des pays francophones.

-Assassinats politiques: Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Ben Barka, Dr Outel Bono, Félix-Roland Moumié.

-Renversement de personnalités: Léon M’Ba(Gabon), Tombalbayé(Tchad),

-Interventions militaires:Sahara, Tchad, Zaïre, Centrafrique, Djibouti,

-Coopération militaire,outil de contrôle(Stagiaires, coopérants, conseillers, marchands de canons, parachutistes, surveillance des territoires africains, force d’intervention etc.

-Soutien à des dictatures, Mobutu, Bokassa, Ahidjo, Bango etc.

-Bases militaires, Bangui, Bouar, Ouakam(Sénégal), Libreville(Gabon), Port Bouët(Côte d’Ivoire), Djibouti. (20 000 militaires en 1978). Depuis, Djibouti est devenu une base américaine qui contrôle toute la Corne de l’Afrique

-Services secrets français et étrangers disséminés sur tout le continent africain.

-Assistance technique.

-Tribunaux pénaux internationaux ad hoc, dernière technique de contrôle néo colonialiste apparue après la disparition du bloc communiste.

-Firmes multinationales étrangères, relais de contrôle politique, économique et services discrets de renseignements.

-Aide militaire et logistique occidentale à la répression

-Corruption des élites africaines comme mode de gouvernement: Appâter les « élites » africaines par l’argent et les comptes bancaires en Suisse et ailleurs.

-ONG et organisations humanitaires, gros collecteurs de renseignements publiés et communiqués aux décideurs politiques et militaires des États capitalistes

-Différentes missions de maintien de la paix de l’ONU, leur rôle dans le maintien du statu quo en Afrique.

 

A la question pourquoi l’Afrique se meurt-elle? La réponse paraît peut-être brutale et sans détour, c’est la colonisation européenne de ce continent décidée d’abord par la Conférence de Berlin en 1885 et parachevée ensuite par le traité de Versailles du 28 juin 1919. C’est la colonisation européenne qui, en bouleversant de fond en comble les structures économiques, politiques et sociales des sociétés africaines, a mis en place les germes du futur ordre génocidaire et meurtrier responsable aujourd’hui de la mort, de la misère et de la pauvreté qui frappent quotidiennement les populations de ce continent. La nouvelle guerre civile interethnique qui se profile à l’horizon au Kenya, une ancienne colonie anglaise devenue indépendante en 1963, est un nouveau chapitre qui vient s’ajouter aux autres chapitres du livre noir du colonialisme. Rappelons pour l’histoire que ces mêmes colonisateurs européens avaient décidé à deux reprises de se faire eux-mêmes justice en obligeant les occupants de leurs propres territoires, l’Allemagne(l’Allemagne paiera!) et ses alliés, les pays de l’Axe, à payer cher pour « des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité » qu’ils avaient commis à l’encontre de leurs populations. Pourquoi l’Afrique n’aurait-elle pas droit, elle aussi, à son propre Tribunal de Nuremberg devant lequel les colonisateurs de ce continent et leurs complices(qu’ils soient des États, des individus, des noirs ou des blancs) auront à répondre des mêmes infractions définies lors du procès de Nuremberg en 1945, à payer et à réparer tous les dommages matériels et moraux qu’ils ont dû causer aux peuples africains depuis la Conférence de Berlin de 1885 jusqu’à nos jours ?

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots clés: livre noir du colonialisme, sommet Europe-Afrique, colonialisme, néo colonialisme, économie coloniale, sociologie de pouvoir colonial.

 

DEUXIEME PARTIE: POURQUOI L’AFRIQUE N’AURAIT-ELLE PAS SON TRIBUNAL DE NUREMBERG ?

POURQUOI L’IRAN SE DOIT-IL DE DOTER DE L’ENERGIE NUCLEAIRE?

juillet 19, 2008

POURQUOI L’IRAN SE DOIT-IL DE MAÎTRISER L’ÉNERGIE NUCLÉAIRE ?

Dans le cadre de la réunion de Genève entre le négociateur iranien Saîd Jalili et le haut commissaire de l’Union européenne Javiar Solana. A cette réunion s’est joint un haut responsable du Secrétariat d’Etat américain,, Wiliam Bearns. Cette rencontre intervient dans un contexte d’apprent dégel dans les relations tendues entre l’Iran et les Etats-Unis depuis la Révolution islamique de 1979. Le but de cette réunion est de convaincre l’Iran de suspendre son projet nucléaire. Dans cet article, nous apportons un point différent en soutenant l’idée que l’Iran a le droit de maîtriser l’énergie nucléaire au même titre que tous les autres pays pour des raisons économiques, écologiques mais aussi de force de dissuasion s’il ne veut pas finir comme l’Irak de Saddam Hussein.
Pourquoi l’Iran s’attache-t-il tant à la maîtrise de l’énergie nucléaire ? La propagande nationale et internationale menée par les USA et les pays européens est axée essentiellement sur la volonté de ce pays de se doter de l’arme nucléaire. Comme toute propagande, tout n’est pas faux mais c’est plutôt la manière de présenter les données et de les interpréter qui est erronée. Il y a trois raisons fondamentales qui doivent inciter l’Iran à maîtriser l’énergie nucléaire.

1 – RAISONS ECONOMIQUES

l’Iran est un membre de l’Opep et à ce titre il a profité comme tous les producteurs du pétrole d’une importante manne financière. L’exportation du pétrole et du gaz iraniens a rapporté 23 milliards durant l’année 2002-2003 et 55 milliards en 2005. Cette augmentation est due à un prix de baril à 23 dollars en 2002-2003 et de 55 dollars en 2005). Cette manne financière a permis une croissance annuelle de 6,2% par an. L’excédent commercial a dépassé les 47 milliards de dollars soit deux fois la dette extérieure de l’Iran pour atteindre les 62 milliards de dollars en 2005.
Malgré cette image idyllique de l’économie iranienne, l’élite politique et la technocratie du pays formées parfois dans les grandes universités américaine et européenne sont conscientes que le pétrole, comme toutes les matières premières, va rapidement s’épuiser et les réserves mondiales sont déjà largement entamées et l’émergence gros consommateurs comme la Chine, l’Inde et les pays du Sud Est asiatique va encore un peu plus accélérer cette tendance. Depuis quelques décennies, d’autres pays africains sont entrés sur le marché pétrolier et viennent concurrencer les anciens producteurs. On assiste ainsi à un déséquilibre du marché suite à l’augmentation de l’offre par rapport à la demande. Par exemple, en avril 2006, l’offre excédait la demande d’un million de barils par jour. A cela s’ajoute la nouvelle politique énergétique des pays consommateurs qui se traduit par l’augmentation de leurs réserves stratégiques estimées à 1,4 milliards de barils, ce qui correspond à 560 jours. Parallèlement, une politique de relance de l’énergie nucléaire dans certains pays industrialisés visant à réduire leur dépendance énergétique mais le résultat sera à long terme une perte de recettes pétrolières pour les pays producteurs. Cette baisse de recettes générées par le pétrole aura certainement un impact considérable sur l’économie iranienne quand on sait que le revenu du pétrole représente 75% du budget de l’État.

RAISONS ECOLOGIQUES

Aujourd’hui, le prix dérisoire du gasoil entraîne une augmentation de la pollution de l’air et Téhéran est parmi les villes les plus polluées du monde. La réduction de la consommation du gasoil et donc de la pollution de l’air devient donc pour le gouvernement iranien une question de survie. Après tout, quoiqu’ils en pensent les mouvements écologiques, l’énergie nucléaire sera la meilleure réponse à la pollution atmosphérique et en premier lieu comme une solution aux problèmes du réchauffement climatique. Pourquoi refuser à l’Iran l’utilisation de l’énergie nucléaire comme solution à ses problèmes économiques et écologiques pour remédier à l’épuisement des réserves pétrolières et à la pollution de l’air quand les pays industrialisés pratiquent une nouvelle politique de relance de l’énergie nucléaire et que la part de cette forme d’énergie représente parfois comme en France jusqu’à 70% de la production de l’électricité et 17% de l’ensemble de l’énergie consommée ? D’autant plus que l’Iran ne sera ni le premier ni le dernier pays à se reporter à cette énergie quand on sait qu’il y a actuellement 500 centrales nucléaires destinées à produire de l’électricité dans 35 pays en majorité des pays industrialisés. Non seulement l’énergie nucléaire est une énergie propre mais sa durée de vie est importante car elle atteint 40 ans. La maîtrise de l’énergie nucléaire sera pas un luxe ou un superflu inutile pour un pays comme l’Iran mais une solution rationnelle et pratique aux problèmes de pollution de l’air et de la protection de l’environnement humain et naturel.

RASIONS MILITAIRES

Les manœuvres et les stratagèmes utilisés par les USA et des pays européens ne trompent personne. Ils visent essentiellement à empêcher l’Iran de maîtriser l’énergie nucléaire et de se doter à terme de l’arme de dissuasion atomique pour le maintenir, comme d’ailleurs tous les pays riches en matières premières, dans une infériorité militaire. Car plus l’ennemi est faible militairement, plus il se soumet au diktat des puissants. Les arguments des Occidentaux sont donc fallacieux et plus que douteux. D’abord, l’Iran ne menace pas la sécurité régionale et il n’a menacé à ce jour personne depuis la révolution islamique de 1979. L’insécurité et les troubles qui règnent au Moyen Orient, ce sont les visées expansionnistes et néo colonialistes qui en sont la cause. Dans l’histoire diplomatique et militaire de la région, on ne trouve pas un seul exemple où l’Iran a pris l’initiative d’agresser un pays voisin. En 1980, ce sont les pays occidentaux qui ont armé et poussé le régime de Saddam Hussein à attaquer l’Iran. C’est Israël et non pas l’Iran qui a détruit les centrales nucléaires irakiennes Osirak et Tammouz construites alors avec l’aide de la France. L’invasion du Liban en 1982, c’est encore Israël. L’occupation du Koweït en 1990, c’est l’Irak de Saddam Hussein et non pas l’Iran. L’occupation de l’Afghanistan en 2001, ce sont les américains et les européens et non pas les iraniens. L’invasion de l’Irak en 2003, ce sont encore les américains et leurs alliées et non pas les iraniens. La guerre du Liban de Juillet 2006 contre le Hezbollah libanais, ce sont les israéliens, aidés et soutenus militairement par les américains et politiquement par les français à l’ONU pour en finir avec le parti chiite libanais. Encore une fois, ce ne sont pas les iraniens qui ont détruit la moitié du Liban. Ce ne sont pas les porte-avions iraniens qui sont en train de rôder dans les eaux troubles du Golfe Persique et à proximité du détroit d’Ormuz. Après tout, si les américains ne s’étaient pas trouvés mouillés jusqu’au cou dans le bourbier irakien, l’Iran serait aujourd’hui sous l’occupation américaine avec Khalidzad, l’ancien ambassadeur américain à Bagdad, nommé depuis ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU, comme administrateur civil et militaire.
Pour échapper au sort que les américains et les européens ont réservés à l’Irak et à l’Afghanistan, l’Iran n’a pas mille choix, il en a un seul: se doter de l’arme nucléaire non pas pour s’en servir mais pour dissuader ses agresseurs éventuels en suivant le sage adage: il vaut mieux montrer ses muscles pour ne pas s’en servir un jour. Dans ce cas là, l’arme atomique ne doit pas être un luxe ou un prestige pour un pays aussi convoité et stratégique que l’Iran, c’est aussi et avant tout une question de survie et de dignité pour le peuple iranien s’il ne veut pas subir le sort de son voisin irakien qui paie un lourd tribut estimé en vies humaines à une centaine de morts par jour. L’arme atomique doit également être détenue par tous les pays dont la position est hautement géostratégique et dont les sols recèlent des richesses naturelles insoupçonnées. Car, dans la jungle capitaliste et conformément à la loi de sélection naturelle de Darwin, ceux qui ne veulent pas se voir un jour engloutis et broyés par les puissantes mâchoires des crocodiles, doivent absolument se doter de tous les moyens en leur possession pour les empêcher de se refermer sur eux.
FAOUZI ELMIR
Mots-clés : Nucléaire, Iran, économie, écologie, militaire

ACTUALITE DE GUSTAVE LE BON

juillet 12, 2008

 

ACTUALITÉ DE LA « PSYCHOLOGIE DES FOULES » DE GUSTAVE LE BON

 

Grand témoin de l’avènement du suffrage universel et de l’émergence des foules sur la scène politique, Gustave le Bon publie en 1895 son célèbre ouvrage « la psychologie des foules »[i] dans lequel il analyse ce phénomène nouveau dans l’histoire des sociétés humaines. Après avoir observé de plus près les moyens humains, techniques et intellectuels déployés par les différents candidats à l’élection présidentielle de 2007 en France, nous nous sommes rendu compte que les idées de Gustave le Bon sont plus que jamais d’actualité.  Dans cet article, c’est la stratégie du vainqueur de cette élection qui a retenu notre attention en essayant de la comprendre à la lumière de la « psychologie des foules » de Gustave le Bon.

PRINCIPALES IDÉES DE LA « PYSHOLOGIE DES FOULES » DE GUSTAVE LE BON

Gustave le Bon explique l’émergence de l’âge des foules par deux facteurs: la destruction des croyances religieuses, politiques et sociales et la création de conditions d’existence et de pensée nouvelles engendrées par les découvertes des sciences et de l’industrie. C’est l’époque où ce sont l’opinion et l’action des foules qui mènent désormais le monde et déterminent l’avenir des États et des nations. Gustave le Bon définit la foule comme « une agglomération d’hommes (qui) possède des caractères nouveaux fort différents de ceux de chaque individu qui la compose. La personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. Il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité devient alors ce que, faute d’une expression meilleure, j’appellerai une foule organisée, ou, si l’on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules » »(p.16) Cependant, la présence de plusieurs individus côte à côte ne leur confère pas les caractères des foules. En outre, il faut qu’ils subissent l’influence des excitants extérieurs, les meneurs « qui ne sont pas, le plus souvent, des hommes de pensée, mais d’action »(p.64) Les meneurs des foules se recrutent généralement parmi les « névrosés, ces excités, ces demi aliénés qui côtoient les bords de la folie » (Idem).  Leur mission première consiste à créer de la foi en une œuvre, en une idée en une personne, en cherchant toujours à flatter de bas instincts.

Gustave le Bon évoque les moyens d’action qu’utilisent les meneurs pour parvenir à leurs fins. Pour dominer les foules, il faut que leurs meneurs agissent sur elles par des suggestions rapides selon trois principes:  l’affirmation, la répétition et la contagion(p.66)  Par l’affirmation pure et simple, le meneur écarte tout raisonnement et « plus l’affirmation est concise, dépourvue de preuve et de démonstration, plus elle a d’autorité » Les défenseurs d’une cause politique ont toujours pratiqué l’affirmation qui, pour qu’elle soit efficace, nécessite la répétition et toujours dans les mêmes termes. Une banalité ou un mensonge répétée mille fois devient une vérité collective indiscutable. Un produit très ordinaire devient sous l’effet des spots publicitaires un objet de désir et de convoitise irrésistibles. Lorsqu’une affirmation a été maintes fois répétée par plusieurs individus, elle forme après un certain laps de temps et sous l’effet de la contagion, un courant d’opinion. Pour Gustave le Bon, « dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes »(p.67)  Il avance une deuxième idée qui se révèle d’une actualité déconcertante, celle du captage des croyances fixes et des croyances mobiles par les meneurs des foules en vue de leur transformation et de leur adaptation en fonction d’une opinion devenue populaire par voie de contagion. Du coup, les gouvernements et la classe politique deviennent les esclaves des opinions populaires et des croyances des foules et la presse qui dirigeait auparavant l’opinion, est désormais dirigée par elle.

Ce sont les procédés de l’affirmation, de la répétition et de la contagion que les meneurs mettent en œuvre pour mobiliser les foules électorales que Gustave le Bon définit comme des collectivités hétérogènes caractérisées par « la faible aptitude au raisonnement, l’absence d’esprit critique, l’irritabilité, la crédulité et le simplisme »(p.92)  outre ces procédés, le candidat aux élections doit flatter les convoitises et les vanités des électeurs, « l’accabler d’extravagantes flagorneries, ne pas hésiter à lui faire les plus fantastiques promesses »(p.93)  L’adversaire attaqué ne doit en aucun cas répondre par des arguments mais par les mêmes armes que celui qui l’attaque. En effet, s’il est attaqué par des affirmations calomnieuses, il devra répondre par d’autres affirmations calomnieuses et non par le raisonnement et la démonstration. Le meneur des foules électorales doit habilement suggestionner et proférer des affirmations violentes, car pour le Bon, « Exagérer, affirmer, répéter et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés d’argumentation familiers aux orateurs des réunions publiques »(p.29)  Ce qui compte pour les meneurs des foules, ce sont les mots et les images car la raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines images. Il faut utiliser le plus possible des mots et des termes très généraux et très vagues comme démocratie, socialisme, égalité, liberté etc., car la puissance des mots réside dans les termes bien choisis qui sont susceptible de « faire accepter les choses les plus odieuses »(p.58)  il faut créer pour les foules des illusions, car leur credo n’a jamais été la soif des vérités et pour Gustave le Bon, celui « qui sait les illusionner est aisément leur maître; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime »(p.59) Pour vaincre les foules, il faut capter d’abord les sentiments qui les animent, « feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant au moyen d’associations rudimentaires, certaines images suggestives; savoir revenir au besoin sur ses pas, deviner surtout à chaque instant les sentiments qu’on fait naître. »(p.61) Pour le Bon, c’est une nécessité pour l’homme politique de « varier son langage suivant l’effet produit au moment où l’on parle » et l’orateur qui prépare son discours à l’avance en suivant l’enchaînement logique de sa pensée n’aura aucune influence sur les foules.

SARKOZY, ARCHETYPE DES MENEURS DES FOULES

Quand on lit la « psychologie des foules » de Gustave le Bon, un classique des sciences sociales, on ne peut qu’être frappé par son actualité et par la pertinence de ses analyses qui discréditent l’idée de la démocratie et du libre choix des électeurs. Le vainqueur de l’élection présidentielle de 2007 en France a le profil typique du meneur des foules tel qu’il avait été décrit par le Bon.  Ce candidat a mené conjointement trois formes de propagande: propagande sociologique, propagande d’agitation et propagande d’intégration. Ces trois formes de propagande ont été menées grâce des groupes industriels, amis du candidat Sarkozy, qui ont fait main basse sur les moyens de communication de masse. Le plus puissant parmi eux est la première chaîne TFI qui, selon l’ancien juge d’instruction Eva Joly, « est une machine de guerre pour la propagande »(AFP 24 mai 2007)  rappelons que ces trois formes de propagande ne sont efficaces que sur la longue durée et il faut un temps suffisamment long pour qu’elles soient efficaces. Ces types de propagande nécessitent du temps et le déploiement des moyens matériels et humains considérables pour agir sur la psychologie des foules électorales en propageant dans la société, d’une façon permanente mais insidieuse et diffuse, des croyances et des opinions qui sont, selon Gustave le Bon, de deux types: d’une part, des croyances et des opinions permanentes et générales qui sont en nombre fort restreint et qui sont enfouies dans les strates les plus profondes de la psyché collective et d’autre part, une couche d’opinions, d’idées, de pensées qui naissent et meurent constamment et dont la durée ne dépasse même pas la vie d’une génération. Ce sont en réalité des sub-propagandes qui préparent le terrain psychologique à la propagande politique proprement dite. Sarkozy a mené de concert, pendant des années, ces trois formes de propagande pour préparer sa propagande politique de 2007. Ces trois formes de propagande ont commencé leurs activités sur le terrain bien avant 2002, durant les six derniers mois du gouvernement Jospin et elles allaient s’intensifier après 2002 quand Sarkozy était devenu ministre de l’intérieur. Chacun de nous a encore les souvenirs du matraquage médiatique mené par TFI sur l’insécurité en France. Selon le schéma de le Bon, la propagande sociologique de Sarkozy a fait en effet remonter à la surface des opinions et des idées très anciennes ancrées dans les bas-fonds de l’imaginaire collectif français comme la valeur du travail, le droit de propriété et la sécurité. Cette propagande sociologique est aussi en quelque sorte une propagande d’intégration qui agit discrètement et qui vise à manipuler les courants fondamentaux de la société pour adapter les groupes propagandés à des anciennes croyances préexistantes.

Une autre forme de propagande à laquelle nous avons pu assister lors des élections présidentielles françaises de 2007 est la propagande d’agitation. Sarkozy est l’agitateur type qui a utilisé la propagande d’agitation qui est la forme la plus visible et la plus facile à réaliser, car elle s’adresse aux sentiments les plus simples et les plus violents des foules. Par exemple, le christianisme considère le travail comme une punition de l’homme qui a commis le péché originel. Le travail est une corvée pour l’homme avec toutes les contraintes et les servitudes qu’il induit. Et pourtant, le slogan travailler plus et gagner plus du candidat Sarkozy a séduit environ vingt millions d’électeurs. Quand on sait par ailleurs que les longues luttes sociales qui avaient été menées depuis le XIXe siècle par les mouvements ouvriers visaient à réduire le temps du travail. Comme l’avait bien analysé le Bon, les foules adorent les chefs qui les violentent psychiquement.

Une caractéristique principale de la propagande d’agitation est fondée sur la propagation et l’exploitation de la haine qui est le ressort le plus rentable et qui met à la vindicte publique un ou plusieurs ennemis préalablement désignés. La propagande d’agitation mené par Sarkozy et ses principaux stratèges a trouvé un terrain favorable dans un climat propice provoqué par le sentiment d’insécurité que le ministre de l’intérieur et son bras séculier TF1 avaient su susciter et entretenir pendant des années au sein de la société française. L’agitateur Sarkozy et les caméras de TFI avaient en effet habilement orchestré des campagnes médiatiques visant à provoquer les psychoses d’anxiété des classes moyennes menacées par le spectacle de paupérisation et l’angoisse des travailleurs précaires, « ceux qui se lèvent tôt » en leur inventant des ennemis désignés, les fainéants, les assistés, les Rmistes patentés, les profiteurs des allocations familiales et les fraudeurs des Assedic(émission droit de savoir de TFI à la veille du débat Sarkozy-Royal entre les deux tours). La réussite de la propagande d’agitation de Sarkozy est due par ailleurs à une implantation sociologique forte d’un parti d’extrême droite et la progression de ses idées sur l’immigration dans les différentes couches de la société française. Il est fort probable que les émeutes des banlieues en novembre 2005 aient été volontairement provoquées en sous-main par des services commandés de la police et des renseignements généraux pour attiser des courants d’opinion anti-arabes, anti-noirs et anti-immigrés en général. Le fait que la moitié de l’électorat traditionnel du Front national ait basculé en faveur de Sarkozy n’a rien de fortuit car cela montre d’une façon indiscutable que le travail en profondeur mené pendant des années par la propagande d’agitation du ministre de l’intérieur bien avant 2002 a payé en récoltant en passant les dividendes électoraux générés par les émeutes de novembre 2005.

RACISME ET ANTISÉMITISME DANS LE DISCOURS POLITIQUE

Le rapport de 2005 de la commission européenne contre le racisme et l’intolérance, l’ECRI(European commission against Racism and Intolerance), montre  une utilisation d’éléments racistes, antisémites et xénophobes dans le discours politique. L’étude réalisée par le politologue Jean-Yves Camus, cite de nombreux exemples de recours à une rhétorique raciste, antisémite et xénophobe lors d’élections européennes ou nationales. Pour l’ECRI, ce regain du discours et des idées racistes, antisémites et xénophobes dans la vie politique, y compris dans les formations politiques classiques, est une évolution inquiétante qui appelle une action urgente et concertée.

Dans son rapport de 2006, « l’ L’ECRI s’inquiète de l’intensification du climat d’hostilité envers les personnes qui sont ou sont perçues comme étant musulmanes et regrette les manifestations d’islamophobie qui peuvent être constatées à différents niveaux dans les sociétés européennes. L’ECRI continue d’être préoccupée par les phénomènes d’antisémitisme, de plus en plus répandus dans de nombreux pays européens. Elle déplore les violations des droits de l’homme dont souffrent les Roms/Tsiganes/Gens du Voyage, qui forment une cible particulière du racisme dans toute l’Europe. L’ECRI regrette que le racisme anti-Noir soit encore très présent dans de nombreux pays européens alors que cette forme de racisme n’est pas suffisamment reconnue et ne reçoit pas assez l’attention des dirigeants politiques ou du grand public. »

L’ECRI se montre par ailleurs préoccupée par le climat négatif dans l’opinion publique, qui joue un rôle central dans l’apparition de manifestations de racisme ou d’intolérance dans la société. Ce climat est alimenté par certains médias et aussi par l’utilisation d’arguments racistes et xénophobes dans le discours politique. Actuellement, les discours xénophobes vivent leurs beaux jours dans les pays où le passage à une société multiculturelle suscite des peurs qui rencontrent un écho, dans un contexte de crise économique et de mondialisation posant, pour beaucoup de citoyens, la question de l’identité nationale. Et là encore, ce sont les groupes minoritaires et les différentes communautés qui sont visés, y compris par les partis politiques traditionnels de nombreux pays. Les migrants, réfugiés et demandeurs d’asile sont particulièrement touchés. Sur le sujet de l’immigration, le ton du débat politique s’est non seulement considérablement durci, mais il a aussi tendance à stigmatiser des communautés entières, notamment les étrangers. Ces derniers sont présentés comme responsables de la détérioration des conditions de sécurité, du chômage et de l’augmentation des dépenses publiques. Ce processus de stigmatisation fait le lit du racisme et de la discrimination raciale envers cette partie de la population en Europe. Malgré les avancées législatives et sur le plan des politiques, beaucoup de personnes continuent de subir la discrimination dans des domaines importants, tels que l’emploi, l’éducation, le logement, la santé, etc.

Pour lutter contre les actes racistes et discriminatoires fondés sur la « race », la couleur, la langue, la religion, la nationalité ou l’origine ethnique ou nationale,  l’ECRI préconise le renforcement d’une protection juridique qui doit être soutenue et complétée par une vraie volonté politique pour combattre le racisme et la discrimination raciale.

Ces mesures proposées par l’ECRI semblent illusoires et inefficaces à bien des égards. Le renforcement des législations nationales et internationales demeure purement hypothétique. Certes, le constat établi par l’ECRI est exact mais aussi inquiétant. Car les deux rapports de 2005 et 2006 ne pipent mot sur les causes de l’envahissement du discours politique en Europe par tous ces thèmes à connotation raciste et xénophobe. Et pour cause. Ce sont les hommes politiques qui utilisent sciemment et délibérément, la haine, le racisme, la xénophobie comme stratagème pour conquérir  le pouvoir en caressant les idées et les croyances primaires des groupes sociaux qu’ils comptent attirer par leur propagande. Il y a donc une grande part ou de l’inconscience ou de l’hypocrisie, dans les propositions de la commission européenne chargée de la lutte contre le racisme et l’intolérance. Ce sont en réalité les groupes politiques, qu’ils appartiennent à la majorité ou à l’opposition, qui en sont la cause et le leitmotiv, car, ils ne pourront conquérir ou se maintenir au pouvoir qu’au prix d’une lente et patiente dissémination dans l’ensemble de la société, à petites doses et à intervalles réguliers, des germes de la haine et de la division en s’adressant en priorité aux strates inférieures et primaires de leurs clientèles électorales. Lutter par des moyens juridiques contre le racisme et l’intolérance s’apparente à une contradiction dans les termes, car on ne voit pas comment les assemblées parlementaires au sein desquelles s’élaborent ces lois et ces règlements veulent réellement lutter contre la haine, le racisme et l’intolérance lqui sont en même temps leur fonds de commerce électoral. Par exemple, l’immigration en France a cessé d’être depuis les années quatre-vingt le fonds de commerce du Front national et des partis de la droite pour devenir aussi l’apanage des partis de gauche et de tous les partis politiques qui ont eu à participer aux différents gouvernements. 

En guise de conclusion, les membres composant l’Ecri seraient bien inspirées de prendre quelques heures de leur temps pour lire attentivement la « psychologie des foules » de Gustave le Bon s’ils voulaient réellement comprendre les causes profondes des maux qu’ils se proposent de combattre. Malheureusement, la cause de la maladie n’est pas dans le malade lui-même mais dans le médecin qui prétend le soigner et pour guérir la maladie, il faudra procéder à l’inverse : d’abord, soigner la maladie contagieuse du médecin pour empêcher sa transmission au malade et sa propagation dans le corps social tout entier.

FAOUZI ELMIR

MOTS CLES : psychologie, foules, manipulation.

 


[i] Gustave le Bon,  Psychologie des foules, Première publication, 1895, nouvelle édition 1963, Paris, PUF, 2ème tirage, 1971. 132 pages. Collection : Bibliothèque philosophique contemporaine.

ECONOMIE INTERNATIONALE

juillet 12, 2008

ÉCONOMIE MONDIALE:

BILAN ET PERSPECTIVES

 

« Au moment où nous terminons cet article, la bourse de Paris et Wall street ont connu un vendredi noir. La baisse de la bourse de Paris intervient après la publication par le Journal le Monde d’une information sur les pertes du Crédit Agricole de plus de 4 milliards d’euros et celle de Wall street après la dégringolade des actions de Fannie Mae et de Freddie Mac, les géants du crédit hypothécaire aux Etats-unis. Ces deux événements viennent d’étayer le point de vue que nous soutenons dans cet article»  

 

Le sommet du G8 qui groupe les grands pays industrialisés (Etats-Unis, Canada, France, Grande-Bretagne, Italie, le Japon et la Russie) s’achève à Toyako au Japon. Dans son communiqué final, si le G 8 constate un ralentissement de la croissance de l’économie mondiale, il se dit optimiste quant aux solutions à apporter à la hausse des prix du pétrole et des produits alimentaires et à l’inflation. Le G 8 s’engage par ailleurs à assurer la stabilité du marché financier et la lutte contre le protectionnisme. C’est l’occasion pour nous de dresser un bilan de l’état actuel de l’économie mondiale et de ses perspectives.

 

ÉCONOMIE MONDIALE EN CRISE

 

La chute de l’Union soviétique et l’intégration de nouvelles économies, notamment celles de Chine, d’Inde et près de deux milliards de personnes, ont puissamment stimulé le commerce mondial depuis la fin des années quatre-vingt du XXe siècle. Au cours de ces cinq dernières années, l’économie mondiale s’est accrue au rythme moyen de près de 5% par an contre 2,8% pour les pays capitalistes du Nord. Cette croissance actuelle de 5% de l’économie mondiale est comparable à celle de la période d’après-guerre de 1948 à 1973. Cette croissance est dopée par les économies dites émergentes qui dopent l’économie mondiale avec un taux moyen de croissance annuel 7,8% dû essentiellement à la croissance chinoise de 11% et indienne de 9%. Mais l’économie mondiale se trouve aujourd’hui confrontée aujourd’hui comme à la fin des années 1970 et début 1980, à une hausse du taux de l’inflation et à un ralentissement économique; ce phénomène étant connu sous le nom de stagflation. A cela s’ajoute à la fin de l’année dernière et début de cette année, l’instabilité des marchés financiers et boursiers.

 

Les symptômes de cette crise apparaissent sur les marchés monétaires asiatiques en 1997 dont le contrecoup est l’effondrement de l’économie argentine en 2001. Mais l’événement marquant de ces cinq dernières années est la crise des subprimes aux Etats-Unis durant l’été 2007 qui révèle si besoin est l’état réel de l’économie américaine qui ne doit sa survie qu’à deux choses: le crédit et le pillage impérialiste. La chute des prix de l’immobilier aux Etats-Unis considéré comme l’un des principaux moteurs de la croissance américaine, aura des conséquences sur les autres secteurs de l’industrie comme l’acier et le béton. Aux Etats-Unis, plus d’un million de logements ont été perdus par leur propriétaire. Des millions d’autres luttent pour payer leur crédit immobilier alors que leur maison ne vaut plus le prix qu’ils ont payé. En moyenne, le travailleur américain produit 30% de plus qu’il y a 10 ans. Et pourtant les salaires stagnent depuis six ans. L’inflation signifie une baisse de salaires réels. Quand en 2000, Bush commence son premier mandat, l’or était à 273 dollars l’once, le pétrole à 22 dollars le baril et l’euro à 0,87 dollars. Aujourd’hui en 2008, l’or est à 700 dollars, le pétrole à plus de 147 dollars et l’euro à plus de 1,5 dollars. Les récentes baisses des taux d’intérêt ne font que stimuler l’inflation et aggraver un peu plus la récession. Ces dernières années, l’inflation était relativement stable du fait de la croissance du marché mondial et surtout la surexploitation des millions de travailleurs mal payés en Chine, en Inde et dans les pays émergents qui ont exercé une pression à la baisse sur les prix et sur les salaires. Tout cela va finir par se payer par une crise de surproduction globale aggravée par l’assèchement du crédit et l’effondrement des marchés boursiers et immobiliers.

 

Ce qui a sauvé une fois de plus l’économie capitaliste de l’effondrement depuis les années 1970, ce sont l’ouverture et l’extension du marché mondial notamment par l’intégration de la Chine et de l’inde. L’arrivée sur le marché mondial de pays à bas salaire a ainsi créé une pression sur les salaires dans les pays capitalistes du centre et a limité les revendications salariales. Pendant ce temps, les profits ont connu leur âge d’or. La faiblesse relative des réserves financières des consommateurs pousse alors les détenteurs des capitaux à s’orienter vers les produits alimentaires, car les hommes, quoi qu’il arrive, ont besoin de manger et de boire. Il en est de même du pétrole. La flambée éventuelle des prix du pétrole à 147 dollars le baril et l’augmentation vertigineuse des prix des produits alimentaires jusqu’à 80% depuis 2005 sont les effets d’une crise économique profonde où les investisseurs capitalistes se rabattent sur des produits de première nécessité considérés comme des valeurs-refuges. Ce qui est nouveau, c’est que le prix du pétrole augmenté aujourd’hui alors qu’il chutait lors des précédentes récessions,, ce qui aura pour effet de contracter un peu plus la demande aux Etats-Unis et en Europe.

 

L’économie capitaliste actuelle est devenue une économie parasitaire, financiarisée et spéculative. Quand on parle de croissance économique, c’est plutôt de croissance boursière dont il s’agit, car elle n’a pas été générée par une augmentation de l’activité productive industrielle mais par l’injection de capitaux fictifs dans le circuit économique. Pour prendre un exemple de croissance spéculative,, la capitalisation des actifs américains est passée de 5 300 milliards de dollars en 1994, à 17 700 milliards en 1999 puis à 35 000 milliards en 2006. Cette valorisation est due à la valorisation des actifs dans les principales bourses mondiales et non pas à la progression de l’activité industrielle proprement dite. Il faut rappeler que dans sa jeunesse, l’économie capitaliste a contribué à créer d’énormes richesses et à développer les forces productives mais dans l’état actuel, elle a changé de rôle. Aujourd’hui on entré dans l’ère du capitalisme sénile réglé et dominé par la financiarisation de l’économie.

 

Ce caractère parasitaire de l’économie mondiale apparaît à travers l’activité bancaire. L’activité dominante des banques en général et des banques américaines se réduit souvent à la vente et à l’achat des dettes. Les banques prêtent de l’argent à des clients insolvables et elles vendent leurs dettes à d’autres banques. L’affaire de Bear Stearns montre comment l’un de ses fonds spéculatifs a fait faillite et l’autre a été renfloué par un groupe bancaire. Les capitalistes réalisent ainsi leur vieux rêve, faire de l’argent avec de l’argent sans produire et sans toucher à la matière. Le dernier scandale en date, celui de la banque française, la Société Générale, rappelle à quel point l’économie capitaliste actuelle est devenue une économie d’escrocs, d’astucieux, de débrouillards qui n’ont pour finalité que de faire rapidement de l’argent. La conséquence de l’émergence de ce capitalisme financiarisé et spéculatif, c’est le déclin irréversible de l’industrie et une croissance exponentielle des secteurs parasitaires. Les « fonds d’investissement » investissent plus dans les secteurs tertiaires et de services que dans le secteur industriel. On se retrouve ainsi à des années-lumière des élucubrations des économistes classiques et des néoclassiques qui font de la satisfaction des besoins de l’homme, l’objet et le but de la production capitaliste.

 

Si la croissance de l’économie mondiale de ces dernières années a indéniablement profité à une poignée de capitalistes, elle a en revanche exercé une énorme pression sur le monde du travail obligé de se priver de sa part dans la répartition des richesses qu’il a produites au nom de la compétitivité et de la rentabilité. De la prospérité de l’économie mondiale, on pouvait s’attendre à une croissance de la production, de l’emploi, des profits, des salaires et des prix. Or, ce sont les effets inverses qui se sont produits: stagnation des salaires, profits jamais inégalés. Les dernières dispositions de l’Europe relatives à l’allongement du temps de travail à 65 heures par semaine témoignent de la cruauté et de l’inhumanité du mode de production capitaliste qui, après avoir développé les techniques pour soulager le travail humain et augmenté la productivité, oblige les hommes à encore plus travailler et à produire de plus en plus sans aucun espoir d’un retour sur investissement. Depuis que l’on nous parle de croissance économique et de bienfaits de la mondialisation ou de la mondialisation, les inégalités sociales n’ont jamais été aussi criantes et elles ont même atteint depuis une vingtaine d’années des niveaux jamais inégalés jusqu’ici. Selon une étude des Nations unies, le 2% des personnes les plus riches au monde possèdent plus que la moitié de tous les ménages et la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne possède que 1% de la richesse globale. Toujours, selon l’Onu, il y a aujourd’hui 1,8 milliard de personnes vivant dans la pauvreté dont huit millions meurent chaque année par manque d’argent. Des millions d’enfants meurent chaque année de malnutrition et de maladies comme les diarrhées et le manque d’eau potable. Le fait que de plus en plus de pays surtout en Amérique latine optent pour un autre système politique qui redistribuera autrement et équitablement les richesses produites par les hommes, cela montre qu’une alternative au mode de production capitaliste existe réellement et qu’un autre monde non capitaliste est toujours possible.  Cette accumulation de richesses sur un pôle et la paupérisation relative et absolue sur l’autre, Marx l’avait prévue il y a cent cinquante ans. Et pourtant, les idéologues attitrés de la classe capitaliste veulent nous persuader sous prétexte des réformes et de modernité que les inégalités sociales et l’accaparement des richesses par une bande d’exploiteurs sont des choses naturelles et qu’il n’existe aucune alternative possible au système d’exploitation actuel qu’ils tentent de justifier au nom de l’archéo-libéralisme.

 

PERSPECTIVES DE L’ÉCONOMIE MONDIALE

 

Après des années de faible inflation et de crédits faciles, on entre désormais dans l’ère de l’assèchement du crédit et des hausses de taux d’intérêt, ce qui contractera encore un peu plus la demande intérieure et réduira le pouvoir d’achat des ménages aux Etats-Unis et en Europe. Une chute des profits dans le secteur bancaire, provoquera des suppressions d’emploi ce qui affectera par l’augmentation du chômage. La crise du secteur immobilier se traduira par une série de faillites dans l’industrie de la construction. Ainsi des secteurs de l’acier, du ciment et des briques seront-ils durement frappés. L’augmentation du prix du pétrole déprimera encore un peu plus le pouvoir d’achat des ménages et entraînera irréversiblement la contraction de la demande intérieure.

 

Une baisse des taux d’intérêt entraînera une augmentation de l’inflation et le soutien apporté par les banques centrales des pays asiatiques pour arrêter la chute du dollar ne suffira pas à renverser la tendance actuelle qui est à la récession aggravée par une économie américaine moribonde et épuisée financièrement par les deux guerres d’Irak et d’Afghanistan et par un déficit budgétaire record. Les États-unis sont obligés de lever plus de 70 milliards de dollars par mois pour couvrir un déficit courant de quelque 800 milliards de dollars par an. Au dernier trimestre de 2007, l’économie américaine a certes crû de 3,9% en rythme annuel mais tout indique que cela ne va pas durer et que le chômage va augmenter. Si c’était un pays du tiers-monde qui affiche de tels résultats catastrophiques en matière de déficit budgétaire, la Banque mondiale et le FMI auraient immédiatement sommé le gouvernement de mettre en place un plan d’austérité. Mais comme ces deux institutions sont les propres créatures de l’impérialisme américain et une arme redoutable utilisée par les États capitalistes pour rendre dépendantes les économies des États du Sud, il serait mal venu de demander à un super État comme les Etats-Unis la même chose que ce qu’elles demandent habituellement aux autres États. Nous sommes là dans la politique des deux poids et deux mesures.

 

Face à la récession américaine, les économistes bourgeois placent leurs espoirs dans les économies émergentes attendues comme le messie. Ils ont tort. La croissance annuelle moyenne de l’économie asiatique se situe autour de 7% et elle a contribué en 2007 à 50% de la croissance mondiale. Soit trois fois plus que la croissance des Etats-Unis. Mais ces « économies émergentes » sont fortement dépendantes des exportations et de la croissance du marché mondial plus particulièrement des marchés où se trouvent des consommateurs solvables, c’est-à-dire les marchés américain et européen, là où ils peuvent couler une grosse quantité de leurs exportations. Or en cas de récession américaine et européenne, ces économies émergentes vont être frappées à leur tour par les effets de cette crise. On voit déjà les signes avant-coureurs des conséquences de la récession américaine sur les économies asiatiques quand depuis 2000, les importations des Etats-Unis ont décliné passant de 19 à 14%. La croissance des économies émergentes n’étant pas capable à elles seules de compenser ce ralentissement américain. Les Etats-Unis n’absorbent aujourd’hui que 23% des exportations japonaises contre 40% dans les années 1980, mais l’économie japonaise reste elle-même dépendante de l’économie américaine. Les entreprises japonaises envoient beaucoup de leurs composants en Chine avant d’être exportés vers les Etats-Unis.

 

Une récession américaine aura d’autres répercussions sur les économies émergentes, car la faiblesse du dollar pénaliserait du coup les pays exportateurs de l’Asie et surtout la demande intérieure à cause du très important déficit budgétaire comme le montre le déficit public japonais. Un ralentissement de la croissance américaine ne frappera pas seulement les économies de la Chine, de l’inde et du Japon mais aussi celles de Singapour, Taiwan, Hong Kong. le Krach de 1997 a montré que toute l’Asie était connectée à l’économie américaine et à l’économie mondiale. Il y a 10 ans, le 2 juillet 1997, la Banque centrale de Thaïlande a laissé flotter sa monnaie après son échec face à une attaque spéculative, ce qui a déclenché un effondrement économique et financier qui s’est étendu à d’autres économies de la région. C’est un phénomène semblable à ce que l’on a connu quinze ans plus tôt avec la crise mexicaine de 1982. Aujourd’hui, on aperçoit quelques signes avant-coureurs de cette crise financière mondiale quand les Saoudiens qui sont les principaux alliés de Washington dans le monde arabe ont refusé de baisser leurs taux d’intérêt après celle du fed préparant ainsi leur détachement vis-à-vis du dollar. Ce qui pourrait déclencher une vague de panique dans tout le Moyen-Orient.

 

Les Chinois qui détiennent d’énormes bons du trésor américain se disent prêts à les liquider en cas de sanction contre la Chine sur la question tibétaine ou des pressions sur la réévaluation du yuan. La chute du dollar aura des conséquences directes sur l’économie européenne qui paie en dollar ses marchandises importées de la Chine et d’autres économies émergentes. La récession s’accompagne d’habitude de mesures protectionnistes, ce qui fragiliserait encore un peu plus l’économie mondiale. C’est dans ce sens que l’on comprendra le refus du G8 dans son communiqué final, de tout protectionnisme.

 

L’économie mondiale s’est trouvée stimulée par l’intégration de la Chine dont le taux de croissance annuel est de 11%. Les pays capitalistes ont profité aussi de l’ouverture économique et politique de la Chine où ils ont massivement investi dans de nouvelles usines et machines et y faire fabriquer des marchandises bon marché. Mais le problème pour ces pays capitalistes reste toujours le même, l’écoulement de cette énorme masse de marchandises, télévision, téléphones portables, puces électroniques etc. Il est vrai que les capitalistes exploitent durement la classe ouvrière chinoise qui est la source de la production de la plus-value dans les usines modernes de Shanghai. Mais il ne suffit pas d’extraire la plus-value de l’ouvrier, encore faut-il trouver un acquéreur pour la marchandise pour transformer celle-ci en argent et en capital et c’est là que réside le nœud gordien. La Chine étant dépendante du marché américain et du marché mondial, une contraction de l’économie américaine et de l’économie frappera durement l’économie chinoise qui aura un effet de domino sur les économies de Taiwan, la Corée du Sud et les autres pays d’Asie. Du fait de sa dépendance de l’économie mondiale, la Chine a aujourd’hui une inflation qui tourne autour de 6,5% et il y a eu dans cet État communiste récemment des grèves pour protester contre les bas salaires. Dans les villes, il y a 150 millions de chômeurs. Il y a certes beaucoup de biens électroniques qui sont fabriqués en la valeur ajoutée valeur ajouté provient d’ailleurs et le marché domestique chinois est limité par le faible pouvoir d’achat intérieur. Encore une fois, l’industrie chinoise fabrique certes d’énormes quantités de marchandises mais la production des marchandises ne suffit à elle-même, encore faut-il les vendre et une récession de l’économie américaine et de l’économie mondiale ne manquera pas de frapper durement l’économie chinoise et l’économie asiatique en général Depuis 1980, la part des exportations dans la croissance est passée de 20 à 45% mais sur la même période, la part de la consommation est tombée de 67 à 50%. En cas de récession américaine, la croissance chinoise pourrait tomber à 8%, ce qui est largement insuffisant pour maintenir l’état actuel de l’économie mondiale.

 

Les économistes bourgeois répètent souvent que la récession peut être évitée par l’intervention des banques centrales et des gouvernements qui apporteront des « corrections ». Les crises ne sont pas dues à des éléments objectifs c’est-à-dire à la logique de l’accumulation du mode de production capitaliste mais à des facteurs subjectifs, c’est-à-dire des décisions erronées prises par les consommateurs, les gouvernements et les banques. La manière d’enrayer la crise serait alors de corriger des erreurs en redonnant confiance aux consommateurs. Les causes des crises dans le capitalisme actuel ne sont pas dues à des facteurs micro-économiques mais à l’anarchie d’un mode spécifique de production. Les crises actuelles sont le résultat de l’anarchie de la production capitaliste. Le problème ne dépend donc pas de la bonne ou de la mauvaise décision des consommateurs, des gouvernements et des banques, mais de la répartition des richesses, du pouvoir d’achat des salariés et de la demande solvable. Une précision tout de même, la solution keynésienne pour relancer l’économie par la demande n’en est pas une, car elle ne propose pas un mode de répartition des richesses mais l’injection de la monnaie dans le circuit économique. Car il faut bien comprendre que dans le mode de production capitaliste, c’est le capitaliste qui décide quand et où investir et produire. C’est donc le primat de la production sur la consommation. L’idée selon laquelle ce sont les recettes de Keynes qui ont engendré les trente glorieuses est fausse, ce sont plutôt les destructions causées par la guerre qui ont sauvé le capitalisme d’une mort annoncée.   

 

Pour ces mêmes économistes, les crises boursières sont des solutions salutaires dans la mesure où elles jouent le rôle de « saignées » visant à purger le circuit économique de ses scories, les capitaux fictifs qui ont été injectés d’une manière irrationnelle. Les choses ne se passent pas ainsi et elles sont beaucoup plus complexes que ne le laissent supposer les économistes bourgeois. La Chine et les pays asiatiques possèdent à eux seuls d’énormes quantités en dollars et de bons du trésor américain. En mettant sur le marché ce trésor de guerre, ils sonnent le glas du système capitaliste. Mais il n’est pas dans leur intérêt de provoquer une crise monétaire mondiale dans laquelle ils seront eux-mêmes engloutis. Une récession aux Etats-unis aura des répercussions sur l’économie mondiale tout entière et même la croissance de l’Europe et du Japon n’arrivera jamais à compenser les effets d’une telle récession sur le marché américain. Nous avons lors des derniers Krachs se précipiter tous les États du monde qu’ils soient industriels ou sous-développés. On peut citer quelques exemples comme la crise du Mexique en 1982 qui déclara son incapacité de rembourser ses dettes. Le choc fut rude et l’affaire mexicaine avait alors précipité dans son sillage d’autres pays d’Amérique latine comme l’Argentine et le Brésil qui étaient eux aussi fortement endettés. C’est grâce à l’intervention des organismes financiers internationaux, notamment la BRI(Banque des règlements internationaux) et le FMI que des plans avaient alors été mis en place pour rééchelonner leurs dettes et pour leur octroyer de nouveaux crédits. La crise asiatique de 1997 a elle- aussi affecté le reste du monde en s’étendant à la Turquie, la Pologne, la Hongrie, la Russie, le Brésil et l’Argentine.

 

Ralentissement ou récession, le mode de production capitaliste est inséparable des crises qui le traversent à intervalles réguliers. S’il a pu jusqu’ici surmonter toutes les crises depuis le milieu du XIXe siècle et après deux guerres mondiales au XXe siècle, c’est au prix des millions de morts et des dégâts matériels considérables qui ont permis l’élimination l’excédent en hommes et en marchandises. Pour résoudre la crise actuelle et les autres crises à venir, le système capitaliste aura sûrement besoin d’une troisième guerre mondiale qui mettra à flot une économie sénile et moribonde. Mais toute la question est de savoir s’il aura assez de ressources et assez force pour survivre à cette énième épreuve comme lors des deux guerres mondiales du XXe siècle. Cette fois-ci, on ne peut qu’en douter. L’histoire jugera.

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots clés: économie mondiale, économie parasitaire, récession, crise