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LA CRISE IDEOLOGIQUE DES PARTIS DE GAUCHE EN FRANCE

novembre 27, 2008

LA CRISE IDÉOLOGIQUE DES PARTIS DE  GAUCHE EN FRANCE

 

La bataille pour le poste de premier secrétaire du parti socialiste se termine par la validation de l’élection de Martin Aubry mais ces querelles intestines dépassent largement le cadre des rivalités entre personnes pour révéler une crise profonde, la crise idéologique des partis de gauche, le parti communiste compris. Cette crise ne concerne pas seulement les partis de gauche en France mais elle frappe aussi tous les autres partis de gauche en Europe. Ainsi, bien avant la crise que traverse aujourd’hui le parti socialiste français, le SPD allemand était-il confronté dans les années 1990 à une crise semblable dont les acteurs étaient Oskar Lafontaine alors ministre des finances qui s’était opposé au chancelier Gerhard Schröder pour ses réformes libérales. Après avoir refusé de cautionner les orientations libérales de la politique économique du chancelier allemand Gerhard Schröder, Oskar Lafontaine décida alors de claquer la porte du SPD et du gouvernement pour s’allier aux communistes de l’ancienne RDA menés par Gysi. Aujourd’hui, Oskar Lafontaine et les communistes alliés à d’autres partis de gauche ont formé un nouveau parti, Die Linke. La crise au sein du parti travailliste anglais couve depuis de nombreuses années surtout après l’engagement de Tony Blair dans la guerre d’Irak à côté de son ami Georges W. Bush. En Italie, la coalition hétéroclite des partis de gauche conduite par Romano Prodi a volé en éclat au bout d’un peu plus d’un an de gouvernement. Quand on parle de crise des partis de gauche, cela signifie que c’est leur idéologie qui est en crise mais aussi la pratique politique qui en découle. Dans un premier temps, nous allons nous attacher à définir les traits saillants de cette idéologie Dans uns second temps, nous analyserons les racines de la crise idéologique des partis de gauche en France.

 

ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE L’IDÉOLOGIE DES PARTIS DE GAUCHE

 

S’il faut définir d’un mot l’idéologie des partis de gauche en France, on peut dire qu’elle est une idéologie petite-bourgeoisie. La fameuse « idéologie petite-bourgeoise », n’est pas une tierce idéologie qui vient s’interposer entre l’idéologie bourgeoise et celle du prolétariat mais elle est plutôt un sous-ensemble idéologique « petit-bourgeois » constitué d’éléments disparates empruntés et à l’idéologie dominante et à celle de la classe ouvrière. Si les petites bourgeoisies ou les classes moyennes n’ont pas une idéologie propre, c’est parce que ce sont des couches sociales qui ne doivent leur existence sociologique qu’au mouvement et à l’expansion du capital qui a besoin d’une armée de serviteurs, de surveillants et de techniciens spécialisés appelée à le suppléer dans la gestion et la direction des affaires. Car pour qu’une classe sociale existe en soi et pour soi, il faut qu’elle soit déterminée dans la lutte des classes, ce qui n’est pas le cas des petites bourgeoises ou les classes moyennes qui sont polarisées et happées tantôt par la bourgeoisie tantôt par le prolétariat.

 

L’idéologie petite bourgeoise comprend un certain nombre d’éléments qui se présentent très schématiquement de la façon suivante :

-          L’idéologie petite-bourgeoise est par nature une idéologie conservatrice visant à préserver coûte que coûte le statu quo social et politique;

-          l’idéologie petite-bourgeoise s’affirme comme anticapitaliste, hostile à la « grosse richesse » et aux « grosses fortunes » ;

-          l’idéologie petite-bourgeoise professe les valeurs de l’individualisme, de l’égalitarisme électoral mais pas social, « l’égalité des chances », la « participation » et la « distribution » du pouvoir politique sans volonté de transformation radicale de celui-ci ;

-          l’idéologie petite-bourgeoise croit au mythe de la « passerelle » par peur de la prolétarisation et par attirance vers la bourgeoisie,

-          l’idéologie petite-bourgeoise est partisane de la méritocratie, de la promotion des « meilleurs » et des «plus capables » que révèle l’institution scolaire ;

-          l’idéologie petite-bourgeoise croit à l’ascension sociale, à la mobilité entre les classes et à l’existence d’une élite au sein des sociétés,

-          l’idéologie petite-bourgeoise affirme son attachement au fétichisme du pouvoir, en prônant la statolâtrie et la soumission à un Etat considéré comme neutre, placé au dessus des classes sociales et de leurs intérêts et garant de « l’intérêt général »,

-          l’idéologie petite-bourgeoise croit en l’existence d’un « ordre républicain et démocratique » et prône un « socialisme bourgeois » ;

-          l’idéologie petite-bourgeoise est partisane de la « justice sociale » et d’une politique de redistribution des revenus(salaires), grâce à l’intervention de l’Etat.

-           

Politiquement, l’idéologie petite-bourgeoise se caractérise par une instabilité chronique et un tiraillement mais s’orientant toujours dans le sens du vent et de l’air du temps tantôt à droite tantôt à gauche au gré des conjonctures et des aléas de la vie politique. Pour conquérir le pouvoir dans les années 1970-1980, le parti socialiste s’est allié aux communistes et ses dirigeants tenaient un discours anticapitaliste, aujourd’hui qu’il n’y a plus de communistes, les partis socialistes et sociaux démocrates leur lorgnement va plutôt vers les partis de droite et cherchent leurs alliances avec la droite et du centre(voir le SPD et CDU en Allemagne). C’est cette question d’alliance qui revient aujourd’hui au sein du parti socialiste français avec l’affrontement que l’on connaît entre partisans et adversaires d’une possible alliance avec le Modem de Bayrou. A cause des caractères éclectiques et amalgamés des éléments de l’idéologie petite-bourgeoise, la petite-bourgeoise peut être le support sociologique et la force sociale d’appoint aussi bien d’un « ordre démocratique et républicain » que les dictatures et les régimes fascistes. Rappelons que ce sont les petites bourgeoisies italiennes et allemandes qui ont porté au pouvoir Mussolini et le parti fasciste en Italie dans les années 1920 et Hitler et le parti nazi en Allemagne dans les années 1930. Par ailleurs, le rôle joué par les petites bourgeoisies et leur idéologie dans l’intégration des classes ouvrières dans le capitalisme se révèle déterminant. En général, quand l’idéologie dominante est en crise, c’est l’idéologie petite bourgeoise qui en pâtit à son tour. Du coup, les partis de gauche(y compris le parti communiste) se trouvent dépourvus de toute attache idéologique après l’abandon dans les années 1980 de toute référence au marxisme.

 

RACINES DE LA CRISE IDÉOLOGIQUE DES PARTIS DE GAUCHE EN FRANCE

 

L’idéologie dominante dans les Etats capitalistes depuis le début des années 1980 est le libéralisme(pour nous l’archéo-libéralisme) qui a affirmé haut et fort que la loi du marché était une loi aussi scientifique que la loi de l’inertie galiléenne et à la loi de l’attraction universelle de Newton. Nous connaissons aujourd’hui la suite de l’histoire et surtout le résultat de cette prétendue loi scientifique qu’est la loi du marché : c’est la débâcle totale du système capitaliste et c’est cette faillite retentissante de la loi du marche qui est la cause de la crise actuelle de l’idéologie dominante. La crise idéologique des partis de gauche n’en est guère différente.

 

Une crise idéologique naît quand les croyances et les principes sont contredits et infirmés par les faits et les pratiques. Une crise idéologique comme une crise psychologique est le produit d’une déception et de frustrations accumulées induites par la violence et les contrariétés du réel et du vécu. L’ampleur d’une crise dépend du degré et de l’intensité de l’investissement psychologique et matériel dans un idéal et dans une cause. Si l’on prend les comportements électoraux des hommes de gauche, on trouve à l’origine une déception et une frustration profonde après des années et des décennies de croyances et d’investissement à fond dans l’idéal d’une société plus égalitaire et plus juste. Ce qui explique les caractères erratiques de l’électorat des partis de gauche socialistes et communistes. La déception est à l’homme de gauche ce que le cynisme est à l’homme de droite : sa tentation constante. Mais l’effet du péché n’est pas le même de part et d’autre. Cynique, l’homme de droite, guidé par l’appât du gain et la pérennité d’un ordre qu’il considère comme le sien, sait à l’avance exactement ce qu’il veut, pour qui il vote et il reste à droite alors que l’homme de gauche, déçu, se démobilise et devient conservateur : ancien militant, il se contente de voter ; jadis fidèle électeur, aujourd’hui il s’abstient en faisant le jeu des partis conservateurs. D’ailleurs, si les partis de gauche, socialiste et communistes avaient pu arracher à la bourgeoisie le congé payé et une augmentation de salaire, c’est parce qu’ils étaient animés d’un idéal et par une certaine prise de conscience de l’existence d’antagonismes sociaux irréductibles. C’est le marxisme qui fournissait aux partis de gauche et à la classe ouvrière l’arme idéologique capable mener une confrontation frontale avec l’idéologie de la bourgeoisie qui a pour seul objectif, comment légitimer l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais le jour où les partis de gauche, socialiste et communiste, ont abandonné leur ancrage marxiste pour devenir soit-disant des partis « modernes » et des partis de « l’air du temps », c’est-à-dire des partis sans idéal et sans arme idéologique, condamnés à faire uniquement de la figuration sur la scène politique, ils ont signé leur arrêt de mort et ils ont été discrédités aux yeux de leur électorat traditionnel, la classe ouvrière. Ils n’ont pas vu que toute la stratégie de la bourgeoisie depuis le début du XXe siècle visait à déconnecter les partis de gauche de leur ancrage marxiste pour en faire des simples partis opportunistes qui se contentent de naviguer à vue sans projet et sans idéal. En reniant leur passé et leur héritage marxistes, les partis de gauche socialistes et communistes sont devenus la risée de la bourgeoisie et de ses idéologues ; ils ne font plus peur à personne, ni à la classe dominante et ni aux capitalistes. Cet abandon et ce rejet de toute référence au marxisme expliquent d’abord la décadence et la quasi disparition des partis communistes dans les pays capitalistes mais aussi la reconversion idéologique des partis socialistes et sociaux démocrates européens à la loi du marché et aux principes du libéralisme bourgeois.  

 

Les racines de la crise idéologique des partis de gauche remontent au milieu des années 1970 et début 1980 avec l’accession des partis au pouvoir en Allemagne, au Portugal(Révolution des œillets), en France, en Espagne etc. En Allemagne de l’Ouest (avant la réunification), les lignes de clivages entre le SPD et le CDU se sont progressivement évanouis. Devenu chancelier fédéral, Helmut Schmidt(qui fête aujourd’hui ses 90 ans), appliquait la même politique économique que Giscard d’Estaing et Raymond Barre. Helmut Schmidt était le promoteur d’un nouveau genre de socialisme, un socialisme décaféiné fondé sur « l’économie sociale de marché » Autrement dit, du marché sans économie sociale. En abandonnant le marxisme et en opérant sa conversion à l’économie du marché, le SPD qui n’a plus rien à voir même avec le révisionnisme de Karl Kautsky a cessé d’impressionner le CDU et à représenter un contrepoids idéologique face à l’idéologie dominante. En Franc, à la même époque, en 1977, Michel Rocard était partisan comme Helmut Schmidt, d’un « socialisme de marché ».   

 

La crise idéologique des partis de gauche qui est semblable à celle que connaît aujourd’hui l’idéologie dominante puise ses racines dans la conquête du pouvoir par l’Union de la gauche le soir du 10 mai 1981. Ce soir-là, la bourgeoisie et ses représentants dans les radio et la télévision paniquaient et commençaient à lancer des slogans « Soviets qui tiennent déjà la télé » les « chars russes sur les Champs-élysées et place de la Concorde », et « l’Internationale obligatoire dans les écoles ». La droite avait dramatisé à outrance la situation en prédisant qu’avec la Gauche au pouvoir, « c’est le Goulag en France ». Le lundi 11 mai le monde de la finance nationale et internationale et les opérateurs financiers français et étrangers jouaient à fond contre le franc et sur le marché des changes. Conséquence, la devise chute brutalement à son cours plancher au sein du Système monétaire européen(SME). La cotation des valeurs françaises est suspendue, car il n’y a plus aucun acheteur. En une journée, un milliard de francs partent passent la frontière. Les petits épargnants se ruent sur le napoléon et sur le lingot d’or qui a augmenté de 5000 francs par rapport à la clôture du 8 mai 1981. Les valeurs des entreprises nationalisables, Thomson, Dassault et Matra, ont perdu entre 50 et 60% de leur valeur boursière. Jacques Delors, le père de la nouvelle secrétaire du parti socialiste, Martin Aubry, avait suggéré une collaboration avec Raymond Barre pour stopper l’hémorragie. Michel Rocard a insisté auprès de Pierre Mauroy pour dévaluer le franc de 15% sans sortir du SME.  Entretemps, « l’élite rose » se préparait à l’exercice du pouvoir et elle était déjà à pied d’œuvre pour préparer la transition entre « l’Ancien et le Nouveau régime ». Depuis le 10 mai, Jacques Attali était chargé de mettre en forme les « 110 propositions » de Mitterrand. C’est aussi prémonitoire le fait que les premiers hôtes étrangers de Mitterrand, étaient le chancelier allemand Helmut Schmidt de retour de Washington après une réunion avec Ronald Reagan sur la question du déploiement des missiles Persing en Europe face aux SS 20 russes et le roi malade d’Arabie Saoudite et le roi Khaled d’Arabie Saoudite venu à Paris pour s’informer sur les nouvelles orientations politiques du nouveau président et pour demander des assurances sur le maintien des capitaux arabes déposés en France évalués à trentaine de milliards de francs.

 

Passée la fête de la victoire, venons-en maintenant aux choses sérieuses. Le socialisme proclamé par le parti socialiste au Congrès d’Epinay en 1971 et réaffirmé dans le programme commun de l’Union de la Gauche voulait instaurer une plus grande justice sociale, un meilleur partage et une vraie redistribution des richesses. Pour rendre possible ce socialisme, il fallait procéder aux changements des structures en procédant au contrôle de l’appareil de production grâce à une politique économique de croissance et aux nationalisations. La première mesure sociale du gouvernement socialiste a été l’augmentation du SMIC horaire de 15,20 à 16,72 francs soit une hausse de 10% dont le tiers correspond à la hausse des prix. Les allocations familiales ont été relevées de 25% et l’allocation logement de 20%. Le minimum vielleuse passait de 1417 à 1700 francs. Ces mesures sociales ont donné 30 milliards de francs de pouvoir d’achat aux menages les moins aisés. Une première mesure (mesurette) de justice sociale était de faire payer les riches avec l’IGF(impôt sur les grandes fortunes ) acquitté par ceux qui détiennent un patrimoine de 3 millions de francs, c’est-à-dire 200 000 contribuables. Ce taux prévu entre 0,8 et 8%, Fabius l’avait abaissé au taux de 1,5%.

 

Les nationalisations étaient conçues comme un outil entre les mains de l’Etat pour mener une politique industrielle volontariste, cohérente et moderne. Le dossier des nationalisations était déjà ficelé au niveau gouvernemental dès le 23 septembre 1981 et le premier débat à l’Assemblée nationale qui eut lieu le 13 octobre 1981 était une véritable guerre idéologique au sein des socialistes. Il fallait se mettre d’accord sur les modalités des nationalisations. Le débat était vif et opposait entre les partisans de la nationalisation des entreprises à 100% et ceux à 51%. Ce sont finalement les partisans du 51% qui triomphèrent avec la nomination de Jacques Delors, ancien conseiller de Chaban-Delmas à l’époque où ce dernier était à Matignon, comme ministre de l’Economie et des Finances. En termes de propriété, les nationalisations font entrer dans le giron de l’Etat, 15% des effectifs, 30% du chiffre d’affaires et 95% du crédit. Avec les nationalisations industrielles, l’Etat contrôlait toute le production d’aluminium,, la moitié du verre, toute la chimie fine, une grande partie de la construction électrique, la moitié de l’informatique et une bonne partie des travaux publics, de la pharmacie et de la métallurgie. A tout cela s’ajoutaient les secteurs nationalisés en 1937 et en 1945. 17% du PNB relevait du secteur public contre 11% auparavant. Pour la gauche française, il s’agit de remédier aux « insuffisances du capitalisme français, archaïque et vieillissant ».

 

Mais le terme nationalisation s’avérait très ambigu. D’abord l’Etat s’était engagé à acheter les actions des sociétés déficitaires Usinor et Sacilor ainsi que les prêts de 14 milliards entre 1978 et 1981 accordés par le gouvernement Barre. Cette opération consiste à éponger les pertes des sociétés privées avec de l’argent des contribuables, c’est-à-dire nationaliser les pertes et privatiser les bénéfices. Un deuxième exemple qui montre l’ambiguïté de la nationalisation est la nationalisation de l’avionique Dassault. Pour se tirer d’affaire à moindre frais tout en restant propriétaire de  sa société qui fabrique les Mirage, Serge Dassault proposa d’offrir à l’Etat 26% de ses actions de la société AMD-BA qui représentait 12 milliards de francs de chiffres d’affaires en plus du 26% qui s’ajoute aux 20% du capital de Dassault que l’Etat possède déjà. Le résultat de l’opération 26+2X20 =66% des voix mais en termes de propriété, Dassault reste le propriétaire puisque l’Etat ne dispose que de 46% des actions. Pour parvenir au 51%, l’Etat s’est engagé à acheter le 5% restant dans cinq ans.

 

LA POLITIQUE DE RIGUEUR

 

Après une première dévaluation le 4 octobre 1981,  Jacques Delors avait proposé une politique de rigueur visant à lutter contre l’inflation et à améliorer la compétitivité de l’économie française. Pour cela, il avait engagé le gouvernement socialiste dans une nouvelle politique et économique résolument libérale en réduisant le train de vie de l’Etat dont la somme était estimée à 25 milliards, 10 milliards de dépenses en moins et 15 milliards gelés. Mitterrand et Fabius acceptèrent le gel de 15 milliards pour contenter les milieux économiques français et internationaux. Le 2 février 1982, une décision a été prise pour limiter le déficit budgétaire à 3% du PIB. Ce tournant à droite décidé dès les premiers mois du gouvernement socialiste n’a pas échappé à l’Année politique 1981 qui écrit «  la catastrophe que certains annonçaient avec l’arrivée de la gauche au pouvoir n’a pas eu lieu mais le redressement promis tarde à se manifester malgré une reprise plus modeste qu’on ne l’avait cru». De fait, la théorie qui veut que l’investissement d’aujourd’hui sera l’emploi de demain s’est révélée fausse, car l’investissement n’a pas suivi la relance de la consommation avec l’augmentation du pouvoir d’achat de 30 milliards de francs accordés aux ménages les moins aisés. A la recherche d’un second souffle, le gouvernement Mauroy a consenti au patronat représenté par le CNPF et présidé par Yvon Gattaz d’importantes concessions : allègement de la taxe professionnelle de 10% en 1982 et 1983, arrêt à 39 heures de la réduction de la durée hebdomadaire du travail et surtout plafonnement des charges sociales des entreprises pour un an. Pour Yvon Gatttaz, cette journée du 16 avril 1982 était une journée « historique », et elle a marqué un « tournant psychologique de la gauche à l’égard des entreprises » On connaît la suite de l’histoire. Sur le plan européen, les socialistes français se sont trouvés à la pointe de la construction de l’Europe libérale et leur passage au gouvernement a largement contribué au démeublement du service public pour respecter le fameux critère de 3% de déficit budgétaire. Le partisan de la politique de rigueur dans la France socialiste, Jacques Delors, est devenu président de la commission européenne. Jospin a été avec Chirac le co-signataire de la privatisation du secteur de l’énergie en France et la privatisation d’EDF et GDF. Deux autres socialistes français sont aujourd’hui à la tête de deux institutions qui participent au massacre et au pillage des ressources du tiers-monde, le FMI présidé par Strauss-Kahn et l’OMC dirigée par un ancien commissaire européen au commerce, Pascal Lamy.  

 

LOI AUBRY SUR LES 35 HEURES ET SES EFFETS

 

L’image de femme de gauche, la nouvelle secrétaire du parti socialiste, Martine Aubry la doit à sa fameuse loi sur les 35 heures qui a fait couler beaucoup d’encre. En elle-même, il faut bien le reconnaître, la loi Aubry est une loi révolutionnaire dans un monde où c’est plutôt l’allongement du temps du travail qui était de règle. Pourquoi la loi Aubry sur la réduction du temps de travail hebdomadaire de 39 à 35 heures a-t-elle suscité ce tollé général, a-t-elle focalisé tant de tensions y compris au sein de son parti et a-t-elle fait l’objet de tant d’attaques de la part des partis de droite et du patronat ? C’est parce que cette loi Aubry a mis le doigt sur le nerf sensible du système capitaliste qu’est le temps de travail. Rappelons que les deux formes fondamentales dont dispose le capitaliste pour pousser au maximum l’exploitation de la classe ouvrière sont la plus-value absolue et al plus-value relative. La plus-value absolue porte sur la durée de la journée de travail et toute l’histoire de la lutte des classes entre la classe capitaliste et la classe ouvrière depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours a été celle de la lutte de la classe ouvrière pour réduire le temps de travail et de la bourgeoisie pour l’allonger au maximum. Car la lutte des classes dans le domaine économique et politique ne peut être qu’une lutte de classe contre deux formes principales de l’exploitation capitaliste qui sont :

1° Augmentation de la durée de la journée de travail

2° Baisser le salaire.

 

Les deux objectifs fondamentaux de la lutte de classe exploitée passe d’abord par la lutte :

1-   Contre l’augmentation de la durée de la journée de travail

     2-Contre la diminution des salaires.

 

Si l’on tente une analyse rapide de la loi Aubry sur les 35 heures, on s’aperçoit que ce ne sont pas les salariés qui en ont été les principaux bénéficieras mais les grandes entreprises qui ont détourné l’esprit de la loi pour renégocier les anciens accords collectifs conclus dans le sens du démantèlement de certains avantages acquis aux salariés. Outre le réaménagement des anciens accords collectifs au profit du patronat, les grandes entreprises ont profite de cette loi pour dégraisser leur personnel en alléguant des charges sociales lourdes qui pèsent sur leur compétitivité. Un des premiers effets de la loi Aubry a été l’augmentation des cadences pour ceux qui travaillent et qui sont obligés de faire le travail de deux ou trois personnes. Qu’en est-il Il pour les bénéficiaires potentiels de la loi Aubry, c’est-à-dire les salariés ?  Ceux qui ont vu leur temps de travail hebdomadaire baisser de 39 à 35 heures ont certes gagné 4 heures par semaine. Mais pour faire quoi avec ce temps libre? Les séquelles psychologiques sont énormes et le stress au travail a augmenté d’un cran. Sans parler d’une journée qui s’allonge dans les bouchons et les travaux ménagers au domicile. Avec la loi Aubry, la vie quotidienne du salarié n’a non seulement pas été améliorée elle a plutôt empiré avec une charge de travail supplémentaire et son lot habituel le stress et la nervosité. Une corrélation peut ainsi établie entre une relation de cause à effet entre le stress au travail induit par la loi Aubry et la consommation record en France des antidépresseurs. La loi Aubry , non seulement, n’a pas créé des emplois, car les emplois créés par le gouvernement Jospin étaient plutôt des emplois aidés et donc des emplois précaires, mais elle a eu des effets psychologiques pervers en augmentant le stress et la nervosité au travail et dans les transports.

 

Outre ces effets psychologiques pervers, la loi Aubry n’a pas réellement permis aux salariés de profiter du temps libre libéré par la réduction du temps de travail hebdomadaire du fait qu’elle n’a pas été suivie de l’augmentation de leur pouvoir d’achat. A quoi bon d’avoir plus de temps libre si l’on est condamné, faute d’argent et de pouvoir d’achat, à végéter et à passer son temps à tourner en rond entre quatre murs, à rester prisonnier de son quartier et de son ghetto ? Etant donné que tout notre existence est commandée par une logique implacable qu’est la logique capitaliste, les hommes passent leur vie à ne faire que deux choses : produire et consommer la déchetterie rejetée par l’industrie. Et pour faire partie de la société capitaliste, il faut être consommateur et pour être consommateur il faut avoir de l’argent. Car, ce qui compte, c’est la demande solvable. Disposer du temps libre sans donner aux salariés les moyens d’en profiter pleinement, c’est comme s’il n’y avait pas de temps libre ou plutôt c’est du temps perdu et c’est là que réside l’échec patent d’une loi qui prétendait donner plus de temps libre à ceux qui n’en ont pas beaucoup. Pourtant avec le développement vertigineux des forces productives et tous les gains de productivité réalisés depuis un siècle, seulement 5 heures de travail hebdomadaire suffiraient pour faire vivre toute l’humanité à condition que les richesses produites reviennent à leurs vrais producteurs et qu’elles ne soient pas monopolisées par une poignée de capitaliste.

 

Depuis 2002, avec le retour en force au pouvoir en France des partis de droite et leur mainmise complète de tous les rouages de l’Etat, la loi Aubry, bien qu’elle continue d’exister sur le papier, a été vidée de sa substance et elle est réduite aujourd’hui à une coquille vide comme d’ailleurs tous les acquis du mouvement ouvrir en matière de droit de travail qui a été démantelé au nom de la flexibilité et de la compétitivité des entreprises. Effrayés par le chantage patronal et le spectre de la délocalisation, des salariés sont prêts à travailler jusqu’à40 heures, voire 45 heures et plus par semaine pour ne pas se retrouver au chômage. Séduits par les promesses démagogiques du candidat Sarkozy sur le pouvoir d’achat, des millions de salariés sont tombés dans le piège en votant pour ce candidat de droite. Lors de sa campagne électorale, Sarkozy a proposé comme solution à l’augmentation du pouvoir d’achat, les heures supplémentaires, le relèvement de leur taux horaire de 25 à 50% et leur exonération des charges sociales. En réalité, c’est une autre manière de combattre, d’enterrer et d’en finir une fois pour toutes avec la loi Aubry sur les 35 heures. Cette super escroquerie que l’on appelle « heures supplémentaires » mérite quelques mots. Selon les horaires, elles sont payées à 25%, 50% et même 100% au dessus du tarif des « heures normales ». A première vue, les heures supplémentaires semblent « coûter cher » au patronat. , En réalité, celui-ci en est le principal bénéficiaire. Parce qu’elles permettent aux capitalistes de faire tourner leurs machines jusqu’à 24 heures sur 24 heures des machines, car ces machines coûtent cher et qu’il faut amortir le plus vite possible avant qu’elles ne soient dépassées par de nouvelles machines plus performantes. Pour les salariés, les « heures supplémentaires » sont un cadeau empoisonné que lui ferait le capitaliste, car si elles donnent aux ouvriers plus d’argent pour consommer, elles ruinent leur santé et perturbent leur vie familiale. Les « heures supplémentaires » de Sarkozy sont certes un cadeau de Noël pour le capitaliste mais elles traduisent en réalité une surexploitation des salariés malgré leurs apparences trompeuses de plus de pouvoir d’achat. Après les « heures supplémentaires », on commence à parler aujourd’hui de l’ouverture des magasins le dimanche et encore une fois ce sont les salariés qui vont trinquer en travaillant le dernier jour du repos hebdomadaire. Sans parler évidement de l’âge de la retraite repoussé à 70 ans et pourquoi pas jusqu’à 80, 90 et 100 ans. Il y a aujourd’hui une directive européenne autorisant le patronat a faire travailler leurs salariés jusqu’à 65 heures par semaine, c’est-à-dire le double de ce que prévoit la loi Aubry.

 

Si l’on tente un bilan rapide de la loi Aubry sur les 35 heures, cette loi est un véritable bide pour cinq raisons principales :

a)      la réduction du temps de travail a été l’occasion pour les entreprises de crier aux charges et à la sacro-sainte loi de la compétitivité ;

b)      l’augmentation des cadences et l’aggravation des tensions psychologiques et la fatigue nerveuse ;

c)       les charges extérieures depuis les transports urbains jusqu’aux formalités administratives accaparent une grand partie du temps libre ;

d)      le temps libre dans un système capitaliste est un temps manipulé par le pouvoir et les mass medias pour consommer et pour enrichir quelques profiteurs et non pas pour créer des emplois ;

e)      la loi Aubry a bénéficié à certaines catégories de salariés ayant un certain niveau de revenu et jouissant d’un pouvoir d’achat leur permettant de consommer et de profiter de leur temps libre. 

 

Le fait que la loi Aubry ait suscité l’opposition farouche des partis de droite et du MEDEF vérifie amplement la théorie marxiste de la plus-value absolue. Mais l’échec de la loi Aubry est dû aussi à l’angélisme idéologique des partis de gauche qui pensent 1) que le capitalisme est un système éternel ; 2) que le capitalisme peut être réformé et amélioré sans le détruire par une politique de redistribution des richesses. L’histoire montre que le capitalisme est un mode de production historique qui meurt et qu’il est en train de mourir aujourd’hui comme tout organisme arrivé à la fin de son cycle naturel et que les partis réformistes socialistes et sociaux démocrates auraient se rendre compte par eux-mêmes que le capitalisme n’est pas réformable et que la justice sociale est tout simplement un leurre. A cet titre, les partis de gauche ont participé pleinement, au même titre que les partis de droite, à maintenir et à creuser davantage les inégalités sociales dans les sociétés capitalistes.

 

RAISONS DE LA CRISE IDÉOLOGIQUE DES PARTIS DE GAUCHE

 

Tout compte fait, le « socialisme du possible » des partis de gauche au pouvoir en France, ce rêve qui avait caressé l’imaginaire des hommes de gauche pendant des décennies, a duré le temps que le capital se ressaisisse et se relève après sa défaite cinglante le soir du 10 mai 1981, c’est-à-dire entre le mois d’octobre 1981 et le16 avril 1982. Dans les années 1920 et 1930, à l’époque où socialistes et communistes étaient encore imbibés de culture marxiste, les partis de gauche avaient alors pointé du doigt ce fameux « mur de l’argent ». Aujourd’hui, ce « mur de l’argent » a disparu du discours des partis de gauche qui préfèrent parler de tout sauf du pouvoir de l’argent et du pouvoir du Capital. A l’origine de la crise idéologique des partis de gauche, il y a un certain nombre d’utopies et d’illusions sur le pouvoir et son  fétichisme, mais il y a aussi des fausses croyances comme la justice sociale dans le capitalisme et la redistribution des richesses par l’Etat, la participation, le partage des pouvoirs, la démocratie et l’ordre républicain, le neutralité politique et idéologique de l’Etat, la méritocratie et la sélection des meilleurs par l’institution scolaire etc. Dès les années 1970 et surtout dans les années 1980, les partis de gauche ont accédé au pouvoir dans tous les Etats capitalistes et ils avaient à leur disposition tous les rouages de l’Etat pour mettre en pratique les principes auxquels ils croyaient fermement. Or, tous les partis de gauche qui étaient devenus paris de gouvernement se sont montrés impuissants à traduire dans la réalité un seul des leurs promesses. La gauche française a occupé le pouvoir pendant presque vingt ans, a-t-elle réduit les inégalités sociales ? Qu’en est-il de la justice sociale ? A-t-elle fait avancer d’un iota la justice sociale ? la France post-socialiste et communiste est devenue plus que jamais un pays inégalitaire et la pauvreté n’a fait que s’étendre depuis l’arrivée des partis de gauche au pouvoir depuis le début des années 1980. Quelques mois après l’arrivée de la gauche au pouvoir en France en 1981, tout ce qui a été promis aux couches populaires a été oublié et mis au placard préférant s’occuper de la gestion du franc et de la compétitivité des entreprises c’est-à-dire à prendre des mesures visant à aider les riches et les capitalistes à grossir leurs fortunes et à s’enrichir plus vite. D’ailleurs la Bourse n’a jamais été aussi euphorique et florissante que sous les différents gouvernements de gauche. Les années fric Tapie et Compagnie date des années 1980, à l’époque où les socialistes gouvernaient la France. Tout cela montre qu’il ne suffit pas de conquérir le pouvoir et d’investir les rouages de l’Etat pour changer la vie comme le laissait entendre le slogan électoral socialiste.

 

C’est sur les raisons de leur échec que les partis de gauche doivent réfléchir ensemble. Jusqu’ici aucune leçon n’a été tirée de ce fiasco idéologique et politique. Nous ne proposons pas ici une réponse exhaustive et dûment motivée mais seulement quelques éléments d’analyse susceptibles de nous faire comprendre les raisons de la crise idéologique des partis de gauche en France.

 

Comme nous l’avons dit, une crise idéologique naît des contradictions entre des principes et leur traduction dans le réel. S’il y a discordance entre la théorie et la pratique, ce n’est pas la faute à la pratique mais à la théorie qu’il faut rectifier et ajuster pour qu’elle lui colle le plus près possible. L’échec des partis de gauche est dû à leurs postulats idéologiques qui sont des faux postulats idéologiques révélés par la pratique politique. Prenons  la question de la neutralité du Pouvoir et de l’Etat. Le partage des pouvoirs suppose une justice qui partage et une instance où juges et parties ne se confondent pas. Pour qu’il y ait justice dans une société, il faut qu’il existe préalablement un Pouvoir transcendant donc neutre. Mais cet Etat arbitre, neutre et garant de « l’intérêt général » n’existe que dans l’imaginaire de nos idéologues petits-bourgeois. l’Etat neutre et arbitre n’est qu’un mythe, car il ne saurait y avoir un Etat qui transcende les intérêts et les antagonismes qui existent à l’intérieur de la société, la « société civile ». L’Etat, que l’on veuille ou non, est traversé de bout en bout par les contradictions sociales qui remontent des entrailles de la société et il est forcément à la fois juge et partie. Ceux qui occupent les différents rouages de l’Etat le savent bien et ils ressentent plus que les autres la pression et le poids des intérêts antagonistes. Pour ne pas parler d’influence et de mainmise des intérêts capitalistes sur l’Etat, on préfère parler de Lobbying. L’Etat n’étant pas neutre, car il gère les rapports sociaux non comme arbitre mais comme le support de la classe dominante et la crise financière l’a amplement montré quand il s’est agi de distribuer aux banquiers des milliers de milliards d’euros et de dollars.

 

Si l’on veut passer de la simple description ou l’analyse phénoménologique du jeu politique et du Pouvoir à l’analyse de l’enjeu économique, il faudra se résoudre à se tourner vers cet antagonisme propriétaires- prolétaires. L’inégalité de classes conditionne l’exploitation économique(extraction de la plus-value) et le maintien de l’inégalité implique la domination politique. L’exemple des petites bourgeoisies ou les classes moyennes dans le capitalisme est éloquent à cet égard. Le Capital ne pouvant à lui seul tout voir et tout contrôler, il délègue cette fonction de contrôle et de surveillance à des groupes intermédiaires en les payant un peu plus que les ouvriers pour mieux les motiver. Le capital n’ayant pas beaucoup de temps pour édicter des lois relatives à la protection de ses intérêts, il délègue la fonction législative à un personnel politique gracieusement rémunéré et formé spécialement pour berner les masses. Le Capital n’ayant pas de temps pour intoxiquer les masses et les persuader de se soumettre à son diktat, il confie cette tâche à des professionnels de la propagande et de l’intoxication. Toute cette techno-bureaucratie dérive du couple « productivité-emploi », le premier terme désigne la concentration et le second la tertiarisation. Il faut donc une armée de techniciens, d’employés, de cadres, de fonctionnaires, appliqués à des tâches complexes, hiérarchisées, de production et de gestion. Mais ce couple dérive à son tour de l’implacable logique des forces productives vouées à l’accumulation du capital et à ses contradictions. Tous ces groupes intermédiaires à qui le Capital a délégué la gestion de ses affaires et la pérennité de l’ordre établi sont-ils les vrais détenteurs du Pouvoir ? Disons plutôt qu’ils en ont l’usufruit tant qu’ils font fructifier la Propriété(Le Capital) mais ils ne sont pas les vrais propriétaires du pouvoir ; ils sont seulement quoiqu’ils croient ou espèrent, des techniciens de surface du Capital. Des études et des statistiques montrent que le nombre de ceux qui contrôlent les rouages du Pouvoir dans les Etats capitalistes n’excède guère le 1% qui possèdent entre 30 et 35% des biens privés. Selon le sociologue américain seules deux cent mille familles gouvernent l’Amérique. Quand les partis de gauche socialistes et communistes étaient au pouvoir, ils n’avaient pas compris que la raisons principale est en encore ce mur d’argent érigé par les détenteurs des capitaux. Leur ignorance les conduit à penser que le mur d’argent n’existe plus, car c’est la technostructure qui détient aujourd’hui le Pouvoir de contrôle dans les conseils d’administration. Mais contrôler quoi ? La technostructure a-t-elle les moyens et les pouvoirs de contrôler le compte bancaire et les activités financières des actionnaires et des propriétaires des grandes entreprises ? Quoiqu’ils disent et quoiqu’ils pensent, les partis de gauche et les petites bourgeoisies qui ont accédé au pouvoir dans les Etats capitalistes se sont heurtés un jour ou l’autre à ce fameux « mur d’argent ». Autrement dit, à l’origine de la crise idéologique, il y a la méconnaissance de la source même de tout pouvoir incarné par le rapport de la propriété et du Pouvoir. C’est pourquoi le problème des rapports du pouvoir et de la Propriété est LE problème politique. La réalité du Pouvoir d’Etat repose pour l’essentiel sur la réalité même des rapports du Pouvoir et de la Propriété. La Propriété capitaliste se donne rarement à voir, elle décide et détermine seulement quel Pouvoir pourra s’exercer , pourquoi faire et pour le profit de quelle classe sociale. C’est un fait que le Pouvoir est partout et nulle part, car on ne voit que lui ; il est ostensiblement exposé aux regards des classes exploitées. Pour changer l’ordre des choses, il ne suffit pas de conquérir le pouvoir politique et d’investir les appareils d’Etat, il faut préalablement s’attaquer à la racine même de tout pouvoir qu’est la Propriété capitaliste qui détermine et conditionne les propriétés de tous les pouvoirs dans la société. Contrairement aux vieilles illusions et aux vieilles utopies de l’idéologie petite-bourgeoise sur le Pouvoir, conquérir l’Etat et ses appareils ne confère nullement à leurs détenteurs un pouvoir réel mais seulement un pouvoir formel et somme toute symbolique. En faisant l’impasse de cette question centrale qu’est le rapport entre Pouvoir et Propriété, les partis de gauche sont condamnés à un éternel recommencement, à ressasser le même discours et à répéter les mêmes vieilleries mais habillées différemment selon l’air du temps et la conjoncture politique. C’est cet art de faire du neuf avec du vieux qui caractérise le mieux le travail des partis de gauche en France depuis plus d’un quart de siècle.

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clés : Crise, Idéologie, partis de gauche en France.

 

 

 

  

ACCUMULATION DU CAPITAL(7)

novembre 22, 2008

« L’ACCUMULATION DU CAPITAL »(1913)

(Extraits)

(Septième partie)

contribution à l’explication économique de l’impérialisme

ROSA Luxembourg

(5 mars 1871-15 janvier 1919)

 

 

… Qui paie en dernier ressort l’emprunt international, qui réalise la plus-value des entreprises capitalistes fondées avec ces emprunts ? L’histoire de l’Égypte et de la Turquie fournit une réponse classi­que à cette question. L’histoire de l’Égypte dans la seconde moitié du XIX° siècle est caractérisée par trois faits saillants : la création d’entreprises capitalistes modernes de grande envergure, l’accroissement inouï de la dette publique et l’effondrement de l’économie paysanne. En Égypte, le servage s’est maintenu jusqu’à l’époque moderne, et le Wali, puis le Khédive ont poursuivi dans le domaine de la propriété foncière leur politique personnelle par des méthodes de force. Mais, précisément cette situation primitive offrait un terrain extrêmement favorable pour les opérations du capital européen. D’un point de vue économique, il suffisait de créer les conditions nécessai­res à une économie fondée sur le capital. Pour ce faire, on fit jouer directement l’autorité de l’État, et Méhemet Ali, le créateur de l’Égypte moderne, employa jusqu’aux années 1830 une méthode d’une simplicité patriarcale : chaque année, il « achetait » aux fellahs, au nom de l’État, leur récolte entière, pour leur revendre au prix fort le minimum nécessaire à leur subsistance et à l’ensemencement des terres. Par ailleurs, il faisait venir du coton des Indes, de la canne à sucre d’Amérique, de l’indigo et du poivre et prescrivait aux fellahs, au nom de l’État, la quantité qu’ils devaient planter, le coton et l’indigo étant déclarés monopoles d’État, ne pouvant donc être vendus qu’à l’État, et rachetés également par l’État. C’est par de telles méthodes que le commerce fut introduit en Égypte. Sans doute Méhemet Ali contribua-t-il gran­dement à I’augmentation de la productivité du travail : il fit remettre en état les anciennes canalisations, creuser des puits et surtout il entreprit la construction du grand barrage de Kalioub sur le Nil, le premier de la série des grandes entreprises capitalistes en Égypte. Celles-ci comprirent par la suite quatre grands secteurs : il y eut en premier lieu les travaux de canalisation, parmi lesquels le barrage de Kalioub, qui fut construit entre 1845 et 1853, et coûta 50 millions de marks, sans compter le travail gratuit des paysans – mais se révéla d’abord inutilisable ; ensuite des voies de circulation, dont la plus importante, le canal de Suez, devait avoir des conséquences fatales pour l’histoire de l’Égypte ; puis l’introduction de la culture du coton et de la canne à sucre. Avec la construction du canal de Suez, l’Égypte s’était déjà mise sous la dépendance du capital européen, bientôt elle lui fut livrée pieds et poings liés. Le capital français fut le premier, suivi par le capital anglais ; la concurrence des deux pays se poursuivit pendant les vingt années suivantes à travers tous les désordres et les troubles intérieurs de l’Égypte. Les opérations du capital français, qui finança la construction du barrage inutilisable sur le Nil ainsi que le percement du canal de Suez, offraient peut-être l’exemple le plus curieux de l’accumulation du capital européen aux dépens de la situation primitive de l’Égypte. Pour prix des bienfaits de ce canal, qui devait détourner d’Égypte tout le commerce d’Europe et d’Asie et diminuer sensiblement la participation égyptienne à ce commerce, le pays s’engageait tout d’abord à fournir pendant des années le travail gratuit de 20 000 serfs, et ensuite à acheter pour 70 millions de marks d’actions, soit 40 % du capital total de la Compagnie de Suez. Ces 70 millions constituèrent le noyau de l’énorme dette égyp­tienne qui, vingt ans plus tard, entraîna l’occupation militaire du pays par l’Angleterre. On introduisit un bouleversement soudain dans les méthodes d’irriga­tion: on remplaça par des pompes à vapeur les antiques « sakias », c’est-à-dire les norias actionnées par des bœufs ; dans le seul delta, 50 000 de ces norias fonction­naient pendant sept mois de l’année. A présent, des bateaux à vapeur modernes assuraient la circulation sur le Nil entre Le Caire et Assouan. Le changement le plus profond dans la situation économique de l’Égypte fut produit par la culture du coton. A la suite de la guerre de Sécession américaine et de la disette anglaise de coton, qui avaient fait monter le prix du kilo de 60 ou 80 pfennigs à 4 ou 5 marks, I’Égypte s’empressa à son tour de cultiver le coton. Tout le monde en plantait, mais surtout la famille du vice-roi. Le vice-roi sut agrandir rapidement ses propriétés, soit par le, pillage pratiqué sur une grande échelle, soit par la confiscation, par l’« achat », forcé ou par le vol pur et simple. D’innombrables villages devinrent brusquement propriété du vice-roi sans que personne sût expliquer le fondement légal de tels actes. En un temps incroyable­ment court, cet ensemble immense de domaines devait être trans­formé en plantations de coton, ce qui bouleversa entièrement toute la technique de l’agriculture égyptienne traditionnelle. On construisit des digues pour protéger les champs de coton des crues périodiques du Nil, en même temps on introduisait un système d’irrigation artificielle abondante et régulière. Ces travaux, ainsi que le labourage continu en profondeur, inconnu des fellahs qui ne faisaient qu’égratigner le sol avec une charme datant du temps des Pharaons, enfin le travail intensif au mo­ment de la récolte – tout cela posait des exigences énormes à la main-d’œuvre égyp­tien­ne. Celle-ci était encore constituée par les paysans astreints à la corvée, et l’État s’arrogeait le droit d’en disposer sans réserve. Les fellahs étaient déjà employés de force par milliers à la construction du barrage de Kalioub et du canal de Suez ; à présent ils étaient occupés à la cons­truction de digues et de canaux, et à des travaux de culture dans les propriétés du vice-roi. Le Khédive avait maintenant besoin pour lui-même des 20 000 serfs qu’il avait mis à la disposition de la Compagnie de Suez, d’où le premier conflit avec le capital français. Une sentence d’arbitrage de Napoléon III attribua à la Compagnie de Suez un dédommagement de 67 millions de marks ; le Khédive accepta cette sentence d’autant plus volontiers qu’il pouvait extorquer la somme à ces mêmes fellahs qui étaient l’objet du conflit. On entreprit donc les travaux de canalisation. On commanda en Angleterre et en France un grand nombre de machines à vapeur, de pompes centri­fu­ges et de locomotives. Par centaines, ces machines étaient expédiées d’Angleterre à Alexandrie, ensuite elles étaient transportées par bateau sur les canaux et le Nil, puis à dos de chameau dans l’intérieur du pays. Pour travailler le sol, on avait besoin de charrues à vapeur d’autant plus qu’en 1864 une épidémie avait décimé le cheptel. Ces machines provenaient aussi la plupart du temps d’Angleterre. La maison Fowler fut agrandie aux frais de l’Égypte spécialement pour les besoins du vice-roi .

 

L’Égypte eut brusquement besoin d’une troisième sorte de machines : des appareils à égrener et des presses à emballer le coton. Par douzaines, les installations furent dressées dans les villes du delta. Sagasig, Tanta, Samanud et d’autres villes encore se mirent à fumer comme les villes industrielles anglaises. De grandes fortunes circu­laient dans les banques d’Alexandrie et du Caire. Dès l’année suivante il y eut un effondrement des cours du coton : après la paix de l’Union américaine, le prix du coton tomba en quelques jours de 27 pence la livre à 15, 12, puis finalement à 6 pence la livre. L’année suivante Ismaïl Pacha se lança dans une nouvelle spéculation : la production de la canne à sucre. Le travail forcé des fellahs devait faire concurrence aux États du Sud de l’Union où l’esclavage avait été aboli. Pour la seconde fois, il y eut une révolution dans l’agriculture égyptienne. Les capita­listes français et anglais trouvèrent un nouveau champ d’accumulation rapide. En 1868 et 1869, l’Égypte com­manda dix-huit énormes fabriques de sucre, capables de produire chacune 200 000 kilos de sucre par jour, quatre fois plus que les installations connues jusqu’alors. Six d’entre elles furent commandées en Angleterre, douze en France. Cependant, à cause de la guerre franco-allemande, on repassa la plus grande partie de la commande à l’Angleterre. On devait construire ces fabriques à des inter­valles de 10 kilomètres le long du Nil, elles devaient chacune être le centre d’un district de canne à sucre d’une superficie de 10 km2. Pour fonctionner à plein, chaque fabrique avait besoin d’une livraison quotidienne de 2 000 tonnes de canne à sucre. Tandis qu’il y avait là 100 vieilles charrues à vapeur cassées, datant de l’époque du coton, on en commanda 100 nouvelles pour la culture de la canne à sucre. Les fellahs furent amenés par milliers dans les plantations, tandis que des milliers d’autres étaient employés de force à la construction du canal d’Ibrahïniya. Le bâton et le fouet ne chômaient pas. Bientôt il y eut un problème de transport : il fallut bientôt construi­re autour de chaque fabrique pour y amener les masses de canne à sucre, un réseau de chemins de fer, des rails mobiles, des lignes de câbles volants, des locomotives pour routes. Ces commandes énormes furent passées au capital anglais. En 1872, on ouvrit la première fabrique géante. Provisoirement, 4 000 chameaux pourvoyaient au trans­port de la canne à sucre. Mais on vit bientôt qu’il était impossible de livrer la quantité de canne nécessaire au fonctionnement de l’entreprise. Le personnel était tout à fait incompé­tent, le fellah, habitué au travail forcé, ne pouvait pas être transformé à coups de fouet en ouvrier moderne. L’entreprise s’effondra, avant que beaucoup de machi­nes com­man­dées ne fussent même installées. Avec la spéculation sur le sucre se termine en 1873 l’ère des grandes entreprises capitalistes en Égypte.

 

Qui fournit le capital pour ces entreprises ? Les emprunts internationaux. En 1863, un an avant sa mort, Saïd Pacha contracte le premier emprunt d’une valeur nominale de 68 millions de marks, mais qui, déduction faite des commissions, de l’es­compte, etc., se montait à 50 millions de marks nets. Il légua cette dette à Ismaïl, ainsi que le traité de Suez qui imposait à l’Égypte une contribution de 340 millions de marks. En 1864, Ismaïl contracta un premier emprunt d’une valeur nominale de 114 millions à 7 %, et d’une valeur réelle de 97 millions à 8,25 %. Cet emprunt fut dépen­sé en un an, 67 millions servirent à dédommager la Compagnie de Suez, et le reste fut englouti dans l’épisode du coton. En 1865, la Banque anglo-égyptienne accor­da le premier « prêt de Daira », comme on l’appelle. Les propriétés privées du Khédive servaient Je caution à ce prêt, qui était d’une valeur nominale de 68 millions à 9 % et d’une valeur réelle de 50 millions à 12 %. En 1866, Frühling et Göschen accordèrent un nouveau prêt d’une valeur nominale de 60 millions et d’une valeur réelle de 52 millions ; en 1867, la Banque Ottomane accorda un prêt d’une valeur nominale de 40 millions, d’une valeur réelle de 34 millions. La dette en suspens se montait alors à 600 millions. Pour en consolider une partie, on contracta auprès de la banque Oppenheim et Neffen un emprunt d’une valeur de 238 millions à 4 %, en réalité Ismaïl ne reçut que 162 millions à 13,5 %. Cette somme permit d’organiser la grande fête d’inauguration du canal de Suez, qui fut célébrée devant toutes les personnalités du monde de la finance, des cours et du demi-monde européen. Une prodigalité insensée fut déployée à cette occasion ; en outre, une nouvelle commission de 20 millions fut offerte au chef turc. le sultan. En 1870, un prêt fut accordé par la maison Bischoffshein et Goldschmidt pour une valeur nominale de 242 millions à 7 %, et pour une valeur réelle de 100 millions à 13 %. Puis, en 1872 et 1873, Oppenheim accorda deux prêts, l’un, modeste, de 80 millions à 14 %, et l’autre très important, d’une valeur nominale de 640 millions à 8 % ; ce dernier réussit à réduire de moitié la dette en suspens, mais comme il fut utilisé à racheter les lettres de change qui étaient aux mains des banquiers européens, il ne rapporta en fait que 220 millions.

 

En 1874, on tenta encore un emprunt de 1 000 millions de marks en échange d’une rente annuelle de 9 % ; mais il ne rapporta que 68 millions. Les papiers égyp­tiens étaient de 54 % au dessous de leur valeur nominale. En treize ans, depuis la mort de Saïd Pacha, la dette publique était passée de 3 293 000 livres sterling à 94 110 000 livres sterling, c’est-à-dire environ 2 milliards de marks . La faillite était à la porte.

 

Au premier regard ces opérations financières semblent le comble de l’absurdité. Un emprunt chasse l’autre, les intérêts des emprunts anciens sont couverts par des emprunts nouveaux. on paie les énormes commandes industrielles faites au capital anglais et français avec l’argent emprunté au capital anglais et français.

 

Mais en réalité, bien que tout le monde en Europe soupirât et déplorât la gestion insensée d’Ismaïl, le capital européen réalisa en Égypte des bénéfices sans précédent – nouvelle version de la parabole biblique des vaches grasses, unique dans l’histoire mondiale du capital. Et surtout chaque emprunt était l’occasion d’une opération usuraire qui rapportait aux banquiers européens 1/5 et même 1/3 ou davantage de la somme prétendument prêtée. Ces bénéfices usuraires devaient cepen­dant être payés d’une manière ou d’une autre. Où en puiser les moyens ? C’est l’Égypte qui devait les livrer, et la source en était le fellah égyptien. C’est l’économie paysanne qui livrait en dernier ressort tous les éléments des grandioses entreprises capitalistes. Elle fournissait la terre, puisque les soi-disant propriétés du khédive, acquises aux dépens des villages grâce au pillage et au chantage, avaient pris des proportions immenses depuis quelque temps ; elles étaient la base des plans de cana­li­sation, des plantations de coton et de sucre. L’économie paysanne fournissait égale­ment une main-d’œuvre gratuite, qui devait en outre pourvoir à ses propres frais d’entretien pendant tout le temps de son exploitation. Les miracles techniques créés par les ingénieurs européens et les machines européennes dans le secteur des canalisations, des transports, de l’agriculture et de l’industrie égyptiennes étaient réali­sés grâce au travail forcé des paysans. Des masses énormes de paysans travaillaient au barrage de Kalioub et au canal de Suez, à la construction de chemins de fer et de digues, dans les plantations de coton et dans les sucreries ; ils étaient exploités sans bornes selon les besoins du moment et passaient d’un travail à l’autre. Bien que les limites techniques de l’utilisation du travail forcé Pour les buts du capital moderne fussent à chaque instant manifestes, cette insuffisance était compensée par la domi­nation absolue exercée sur la main-d’œuvre : la quantité des forces de travail, la durée de l’exploitation, les conditions de vie et de travail de la main-d’œuvre dépendaient entièrement du bon vouloir du capital.

 

En outre l’économie paysanne ne fournissait pas seulement la terre et la main-d’œuvre, mais aussi l’argent, par l’intermédiaire du système fiscal. Sous l’influence de l’économie capitaliste, les impôts extorqués aux petits paysans devenaient de plus en plus lourds. L’impôt foncier augmentait sans cesse : à la fin des années 1860, il s’éle­vait à 55 marks par hectare, tandis que les grandes propriétés n’étaient imposées que de 18 marks par hectare, et que la famille royale ne payait aucun impôt sur ses immenses domaines. A cela s’ajoutaient encore des taxes spéciales, par exemple celles destinées à l’entretien des travaux de canalisation qui servaient presque unique­ment aux propriétés du vice-roi ; elles se montaient à 2,50 marks par hectare. Le fellah devait payer, pour chaque dattier qu’il possédait, une taxe de 1,35 mark, pour la case où il habitait, 75 pfennigs. En outre il y avait un impôt personnel de 6,50 marks pour chaque individu masculin âgé de plus de dix ans. Sous le gouvernement de Méhemet Ali, les fellahs payaient au total 50 millions de marks d’impôts, sous celui de Saïd 100 millions de marks, sous celui d’Ismaïl 163 millions de marks.

Plus la dette envers le capital européen s’accroissait, plus il fallait extorquer d’argent à l’économie paysanne . En 1869 tous les impôts furent augmentés de 10 % et perçus d’avance pour l’année 1870. En 1870, l’impôt foncier fut augmenté de 10 marks par hectare. Les villages de Haute Égypte commencèrent à se dépeupler, on démolissait les cases, on laissait le sol en friche pour éviter de payer des impôts. En 1876, l’impôt sur les dattiers fut augmenté de 50 pfennigs. Les hom­mes sortirent des villages pour abattre leurs dattiers, et on dut les en empêcher par des feux de salve. On raconte qu’en 1879 10 000 fellahs moururent de faim au nord de Siut faute de se procurer l’argent nécessaire pour payer la taxe sur l’irrigation de leurs champs et qu’ils avaient tué leur bétail pour éviter de payer l’impôt .

 

On avait maintenant saigné à blanc le fellah. L’État égyptien avait rempli sa fonc­tion de collecteur d’argent au service du capital européen, on n’avait plus besoin de lui. Le Khédive Ismaïl fut congédié. Le capital pouvait maintenant liquider les opé­rations.

En 1875 l’Angleterre avait racheté 172 000 actions du canal de Suez pour 80 millions de marks, pour lesquelles l’Égypte devait encore 360 000 livres égyptiennes d’intérêts. Des commissions anglaises chargées de la « remise en ordre » des finances égyptiennes entrèrent maintenant en action. Chose étrange, le capital européen n’était pas effrayé par l’état désespéré de ce pays en faillite, mais offrait sans cesse de nouveaux prêts considérables pour le « sauver ». Cowe et Stokes proposèrent un prêt de 1 520 millions de marks à 7 % pour convertir toutes les dettes, Rivers Wilson esti­mait nécessaire un prêt de 2 060 millions de marks. Le Crédit Foncier acheta des millions de lettres de change en suspens et essaya de consolider la dette totale par un prêt de 1 820 millions de marks, sans y réussir toutefois. Mais plus la situation financière paraissait désespérée et sans issue, plus s’avançait irrémédiablement le mo­ment où le pays entier devait devenir la proie du capital européen, ainsi que toutes ses forces productives. En octobre 1878, les représentants des créanciers européens abor­dèrent à Alexandrie. Le capital français et le capital anglais procédèrent à un dou­ble contrôle des finances. Puis, au nom de ce double contrôle, on introduisit de nouveaux impôts, les paysans furent battus et opprimés, de telle sorte que les paiements des intérêts partiellement suspendus en 1876 purent être repris en 1877 .

 

C’est alors que les droits du capital européen devinrent le pivot de la vie écono­mique et le seul point de vue régissant le système financier. En 1878, on constitua une nouvelle commission et un ministère à moitié européen. En 1879, les finances égyptiennes furent soumises à un contrôle permanent du capital européen, représenté par la Commission de la Dette Publique égyptienne au Caire. En 1878 les Tshifliks, c’est-à-dire les terres de la famille du vice-roi, d’une superficie de 451 000 acres, furent transformés en domaine de l’État et hypothéqués aux capitalistes européens en garantie de la dette d’État. Il en fut de même des terrains de Daira appartenant au Khédive, situés pour la plupart en Haute Égypte et comprenant 85 131 acres ; ils furent par la suite vendus à un consortium. Quant aux autres grandes propriétés pri­vées, elles passèrent aux mains des sociétés capitalistes, notamment à la Compagnie de Suez. Les domaines ecclésiastiques des mosquées et des écoles furent réquisition­nés par l’Angleterre pour couvrir les frais de son occupation. On n’attendait plus qu’un prétexte pour le coup final : il fut fourni par la rébellion de l’armée égyptienne, affamée par le contrôle financier européen, tandis que les fonctionnaires européens touchaient des salaires énormes, et par une révolte, machinée de l’extérieur, de la population d’Alexandrie qui était saignée à blanc. En 1882, l’armée anglaise occupa l’Égypte pour ne plus en sortir. La soumission du pays était l’aboutissement des opérations grandioses du capital en Égypte depuis vingt ans, et la dernière étape de la liquidation de l’économie paysanne égyptienne par le capital européen . On se rend compte ici que la transaction apparemment absurde entre le capital prêté par les banques européennes et le capital industriel européen se fondait sur un rapport très ration­nel et très sain du point de vue de l’accumulation capitaliste, bien que les com­man­des égyptiennes fussent payées par le capital emprunté et que les intérêts d’un emprunt fussent couverts par le capital de l’autre emprunt. Si l’on fait abstraction de tous les échelons intermédiaires qui masquent la réalité, on peut ramener ce rapport au fait que l’économie égyptienne a été engloutie dans une très large mesure par le capital européen. D’immenses étendues de terres. des forces de travail considérables et une masse de produits transférés à l’État sous forme d’impôts, ont été finalement transfor­més en capital européen et accumulés. Il est évident que cette transaction qui fit s’accomplir en deux ou trois décennies une évolution historique qui eût duré des siècles dans des circonstances normales, ne fut rendue possible que par le fouet. C’est précisément l’état primitif de l’organisation sociale égyptienne qui offrait au capital européen cette base d’opérations incomparable pour son accumulation. A côté de l’accroissement incroyable du capital, le résultat économique en est la ruine de l’éco­nomie paysanne en même temps que le développement des échanges commer­ciaux obtenu au prix d’une exploitation intensive des forces productives du pays. Sous le gouvernement d’Ismaïl, la surface des terres cultivées et endiguées passa de 2 à 2,7 millions d’hectares, le réseau de canalisations de 73 000 à 87 000 km, le réseau ferroviaire de 410 à 2 020 km. A Suez et à Alexandrie, on construisit des docks, et à Alexandrie de grandes installations portuaires. On mit en service une ligne de bateaux à vapeur pour les pèlerins de La Mecque sur la mer Rouge et le long des côtes syriennes et de l’Asie Mineure. Le chiffre des exportations égyptiennes passa de 89 millions de marks en 1861 à 288 millions en 1864. Les importations qui s’élevaient à 24 millions sous le gouvernement de Saïd Pacha, montèrent sous le gouvernement d’Ismaïl à 100 ou 110 millions de marks. Le commerce qui, après l’ouverture du canal de Suez, n’avait repris que dans les années 1880, comprenait en 1890 des impor­tations pour une valeur de 163 millions de marks, et des exportations pour une valeur de 249 millions de marks; en 1911, les marchandises importées atteignaient une valeur de 355 millions de marks, les marchandises exportées une valeur de 593 mil­lions de marks. Sans doute l’Égypte elle-même est-elle devenue, dans ce dévelop­pe­ment brutal de l’économie marchande, la proie du Capital européen. En Égypte comme en Chine ou plus récemment au Maroc, on découvre comme agent d’exécu­tion de l’accumulation le militarisme caché derrière les emprunts internationaux, la construction de chemins de fer, les travaux de canalisation et autres ouvrages de civilisation. Pendant que les pays orientaux évoluent avec une hâte fiévreuse de l’économie naturelle à l’économie marchande et de celle-ci à la production capitaliste, ils sont dévorés par le capital européen, car ils ne peuvent s’engager dans cette transformation révolutionnaire sans se livrer à lui pieds et poings liés.

 

Un autre exemple récent est celui des grandes affaires du capital allemand en Turquie d’Asie. Très tôt, le capital européen et notamment le capital anglais avaient essayé de s’emparer de ces territoires qui se trouvent sur l’ancienne route commerciale entre l’Europe et l’Asie .

 

Dans les années 1850 et 1860, le capital anglais finança la construction des lignes de chemins de fer de Smyrne-Aïdin-Diner, et Smyrne-Kassaba-Alachehir ; il obtint également une concession pour le prolongement de la ligne jusqu’à Afiunkarahissar, enfin il afferma la première ligne de la voie d’Anatolie, Haïdar-Pacha-Ismid. Peu à peu, le capital français obtint de participer à la construction de chemins de fer. En 1888 le capital allemand entre en scène. Des négociations secrètes, où le groupe capita­liste français, représenté par la Banque Ottomane, joua un grand rôle, abouti­rent à la fusion des intérêts internationaux ; l’entreprise d’Anatolie et de la voie de Bagdad devait être financée à 60 % par le groupe allemand et à 40 % par le groupe international. La Compagnie de chemins de fer d’Anatolie, société turque. soutenue principalement par la Deutsche Bank, fut fondée le 14 Redcheb de l’an 1306, c’est-à-dire le 4 mars 1889 ; elle devait reprendre la ligne de Haidar-Pacha à Ismid qui était en service depuis le début des années 1870, ainsi que la concession de la ligne Ismid-Eskichehir-Angora (845 km). La société est également habilitée à exécuter les travaux de la ligne Haidar-Pacha-Skutari et les embranchements vers Brussa, et à construire une ligne complémentaire d’Eskichehir à Konia (environ 445 km), enfin la ligne d’Angora à Césarée (425 km). Le gouvernement turc offrait à la société une garantie d’État assurant des recettes brutes annuelles de 10 300 francs par kilomètre pour le parcours Haidar-Pacha-Ismid, de 15 000 francs pour la ligne Ismid-Angora. A cette fin le gouvernement nomma comme agent d’exécution l’Administration de la Dette Publique Ottomane ; celle-ci devait percevoir les dîmes des sandchaks d’Ismid, d’Ertigul, de Kutahia et d’Antora. Sur le produit de ces dîmes, l’Administration de la Dette Ottomane devait prélever la part correspondant à la recette annuelle et la verser à la société de chemins de fer. Le gouvernement garantit pour le parcours d’Angora à Césarée une recette brute annuelle de 775 livres-or turques, c’est-à-dire de 17 800 francs-or par kilomètre ; et pour le parcours d’Eskichehir à Konia, une recette de 604 livres turques équivalant à 17 741 francs. à condition toutefois dans ce dernier cas que les recettes n’excèdent pas la garantie de plus de 219 livres turques, soit 4995 francs par kilomètre. Dans le cas où la recette brute dépasserait le plafond garanti, le gouvernement devait obtenir 25 % du surplus. Les dîmes des sandchacks de Trébi­zonde et de Gumuchhané seront payées directement à l’administration de la Dette Publique qui, de son côté, fournit les compléments de garantie nécessaires à la société de chemins de fer. Les dîmes destinées à assurer la garantie gouvernementale constituent un tout. En 1898, la garantie offerte pour le parcours d’Eskichehir à Konia est passée de 219 livres turques à 296.

 

En 1899, la société obtint une concession pour la construction et la mise en service d’un port et des installations portuaires à Haïdar-Pacha, pour la construction d’élévateurs à grains et d’entrepôts de marchandises de toutes sortes, elle acquit le droit de faire charger et décharger les marchandises par son propre personnel, et enfin, dans le domaine de la police des douanes, l’autorisation d’installer une sorte de port franc.

 

En 1901, la société obtint une concession pour la construction du trajet de Konia-Bagdad-Basra au golfe Persique (2400 km), qui se rattache à la voie d’Anatolie par l’embranchement de Konia-Eregli-Burgulu. Pour reprendre la concession, l’ancienne société anonyme fonda une nouvelle société qui chargea une société de chantiers fondée à Francfort de la construction de la ligne.

 

De 1893 à 1910, le gouvernement turc a donné des garanties supplémentaires de 48,4 millions de francs pour la ligne de Haidar-Pacha à Angora, et de 1,8 million de livres turques pour la ligne d’Eskichehir à Konia, donc au total environ 90,8 millions de francs.

 

En 1907, la société acquit une concession pour les travaux d’assèchement du lac de Karaviran et d’irrigation de la plaine de Konia. Ces travaux doivent être exécutés pour le compte du gouvernement en l’espace de six ans. Cette fois, la société avance au gouvernement les capitaux nécessaires jusqu’à concurrence de 19,5 millions de francs, avec intérêt de 5 % et un délai de remboursement de trente-six ans. Pour cela le gouvernement a hypothéqué : 1) une somme annuelle de 25 000 livres turques, payables sur les surplus des dîmes versées à l’Administration de la Dette Publique comme garantie kilométrique ou comme garantie des divers emprunts 2) Le surplus des dîmes perçues sur les territoires irrigués dépassant la moyenne des cinq dernières années ; 3) les bénéfices nets tirés des installations d’irrigation ; 4) les bénéfices de la vente des terrains asséchés ou irrigués. Pour exécuter les installations, la société de Francfort fonda une société « pour l’irrigation de la plaine de Konia » au capital de 135 millions de francs.

 

En 1908, la société obtint une concession pour le prolongement de la ligne de Konia jusqu’à Bagdad et jusqu’au golfe Persique, assortie d’une garantie kilométrique. Pour payer cette garantie, un emprunt du chemin de fer de Bagdad à 4 % avait été contracté, en trois tranches de 54, 108 et 119 millions de francs; il était cautionné par les dîmes des vilayets d’Aïdin, de Bagdad, de Mossul, de Diarbekir, d’Urfa et d’Aleppo et par les taxes sur les moutons des vilayets de Konia, d’Adana et d’Aleppo, etc.

 

On voit apparaître ici le fondement de l’accumulation. Le capital allemand cons­truit en Turquie d’Asie des chemins de fer, des ports et des barrages. Pour toutes ces entreprises, il extorque une plus-value nouvelle aux Asiatiques qu’il emploie comme main-d’œuvre.

Mais il s’agit de réaliser cette plus-value en même temps que les moyens de production venant d’Allemagne (matériaux ferroviaires, machines, etc.). Comment y parvient-on ? En partie grâce aux échanges commerciaux suscités par les chemins de fer, les installations portuaires, etc., et entretenus artificiellement dans les conditions de l’économie naturelle d’Asie Mineure ; en partie par la force, si les échanges commerciaux n’augmentent pas assez vite pour les besoins du capital ; l’État use alors de son autorité pour transformer les revenus en nature de la population en marchandises d’abord, puis en argent, et pour les employer à réaliser le capital ainsi que la plus-argent, et pour les employer à réaliser le capital ainsi que la plus-value. C’est là la fonction de la « garantie kilométrique » assurant les recettes brutes des entreprises autonomes du capital étranger, ainsi que des cautions des emprunts. Dans les deux cas, les « dîmes » (ueschürs) prélevées selon des modalités variables à l’infini, sont des tributs en nature versés par les paysans turcs ; elles sont passées peu à peu de 12 à 12,5 %. Le paysan des vilayets d’Asie doit verser des dîmes, sinon elles sont prélevées de force par les gendarmes et les autorités centrales ou locales. Les dîmes, manifestation très ancienne du despotisme asiatique fondé sur l’économie naturelle, ne sont pas directement perçues par le gouvernement turc, mais par l’inter­mé­diaire de collecteurs d’impôts analogues aux fermiers généraux de l’ancien régime, c’est-à-dire que l’État leur adjuge séparément, par vente aux enchères, à l’avance la recette probable des tributs de chaque vilayet (ou province). Si la dîme d’une province est achetée par un spéculateur isolé ou par un consortium, ceux-ci revendent la dîme de chaque sandchak (ou district) à d’autres spéculateurs qui, à leur tour, cèdent leur part à toute une série de petits agents. Tous ces intermédiaires veu­lent couvrir leurs frais et retirer le plus de profit possible ; si bien qu’au moment où la dîme est perçue, elle a grossi dans des proportions énormes. Le collecteur d’impôts cherche à se dédommager de ses erreurs de calcul aux frais du paysan. Ce dernier, généralement couvert de dettes, attend impatiemment l’instant où il pourra vendre sa récolte. Mais souvent, après avoir fauché son blé, il doit attendre pour le battre des semaines entières, jusqu’au moment où il conviendra au collecteur de dîmes de préle­ver la part qui lui revient. La récolte menace de pourrir sur pied, et le collecteur, généralement lui-même marchand de grains, exploite cette situation pour obliger à lui vendre le blé à un prix très bas ; il sait s’assurer l’appui des fonction­naires, notamment des mouktars (chefs locaux), contre les protestations des mécon­tents .

 

En même temps que les taxes sur les tabacs, les spiritueux, la dîme sur la soie et les redevances des pêcheries, le Conseil International d’Administration de la Dette Publique Ottomane perçoit les dîmes qui servent de caution à la garantie kilométrique des chemins de fer et aux emprunts. Dans chaque cas, le Conseil se réserve le droit d’intervenir dans les contrats des fermiers-collecteurs à propos des dîmes, et de faire verser les recettes de chaque vilayet directement dans les caisses régionales du Conseil. Si l’on ne réussit pas à trouver de collecteur, les dîmes sont emmagasinées en nature par le gouvernement turc ; les clés des dépôts sont confiées au Conseil, celui-ci revend les dîmes pour son propre compte.

 

Ainsi le métabolisme économique entre la petite paysannerie d’Asie Mineure, de Syrie et de Mésopotamie et le capital allemand s’effectue de la manière suivante : dans les plaines des vilayets de Konia, de Bagdad, de Basra, etc., le grain vient au monde comme simple produit d’usage de l’économie paysanne primitive ; immédiate­ment il passe en la possession du collecteur d’impôts en tant que tribut versé à l’État. C’est seulement entre les mains de ce dernier que le blé devient marchandise, puis, de marchandise, se transforme en argent, pour être versé à l’État. Cet argent n’est pas autre chose que le blé du paysan sous une forme modifiée ; il n’a pas été produit en tant que marchandise. Maintenant, comme garantie d’État, il sert à payer en partie la construction et le trafic ferroviaires, c’est-à-dire à réaliser à la fois la valeur des moyens de production qui y sont utilisés et la plus-value extorquée aux paysans et aux ouvriers asiatiques pendant la construction et la mise en service. En outre, com­me les moyens de production utilisés à la construction du chemin de fer sont fabri­qués en Allemagne, le blé du paysan, transformé en argent, sert encore à réaliser la plus-value extorquée aux ouvriers allemands pendant la fabrication de ces moyens de production. En accomplissant cette fonction, l’argent passe des caisses de l’État turc dans celles de la Deutsche Bank pour y être accumulé comme plus-value capitaliste, sous forme de profits d’émission, tantièmes, dividendes et intérêts au profit des sieurs Gwinner, Siemens, de leurs co-administrateurs, des actionnaires et des clients de la Deutsche Bank et de tout le système compliqué des sociétés filiales.

 

S’il n’y a pas de fermier-collecteur, comme le cas est prévu dans les concessions, la série compliquée des métamorphoses se réduit à sa forme la plus simple et la plus claire : le blé du paysan revient directement à l’Administration de la Dette Publique Otto­mane, c’est-à-dire aux représentants du capital européen, et devient, sous sa for­me naturelle même, un revenu du capital allemand et étranger. Il fait s’accomplir l’accu­mu­lation du capital européen avant même de s’être départi de sa forme d’usage propre, qui est paysanne et asiatique ; il réalise la plus-value capitaliste avant d’être devenu marchandise et d’avoir réalisé sa propre valeur. Le métabolisme s’effectue d’une manière brutale et directe entre le capital européen et l’économie paysanne asia­tique, tandis que l’État turc est réduit à son rôle réel d’appareil politique destiné à exploiter l’économie paysanne pour le compte du capital – ce qui est la fonction véritable de tous les États orientaux dans la période de l’impérialisme capitaliste. L’affaire qui consiste à payer les marchandises allemandes avec le capital allemand n’est pas, comme on pourrait le croire, un cercle vicieux absurde, où les braves Alle­mands offriraient aux Turcs malins la « jouis­sance » des grands ouvrages de civilisa­tion ; il s’agit au fond d’un échange entre le capi­tal allemand et l’économie paysanne asiatique, un échange qui s’accomplit par la pression de l’État. D’une part les progrès de l’accumulation capitaliste et l’extension des « sphè­res d’intérêts » servent de prétexte à l’expansion politique et économique du capi­tal allemand en Turquie ; d’autre part la désagrégation rapide, la ruine et l’exploi­tation de l’économie paysanne par l’État favorisent l’établissement des échanges com­mer­­ciaux et des chemins de fer, tandis que l’État turc devient de plus en plus dépen­dant financièrement et politi­quement du capital européen.

ACCUMULATION DU CAPITAL(6)

novembre 21, 2008

« L’ACCUMULATION DU CAPITAL »(1913)

(Extraits)

(Sixième partie)

contribution à l’explication économique de l’impérialisme

ROSA Luxembourg

(5 mars 1871-15 janvier 1919)

 

 

La phase impérialiste de l’accumulation – ou phase de la concurrence mondiale du capital – est celle de l’industrialisation et de l’émancipation capitaliste de l’arrière-pays aux dépens duquel le capital réalisait jusque-là sa plus-value. Les méthodes spécifi­ques de cette phase sont : les emprunts internationaux, la construction de chemins de fer, les révolutions et les guerres. La période de 1900 à 1910 est particulièrement ca­rac­téristique pour l’action impérialiste du capital dans le monde, notamment en Asie et sur les confins européens de l’Asie : Russie, Turquie, Perse, Inde, Japon, Chine, ainsi qu’en Afrique du Nord. L’extension de la production marchande succé­dant à l’économie naturelle, l’extension de la production capitaliste succédant à l’éco­no­mie marchande simple ont été marquées par des guerres, des crises sociales et par la des­truc­tion de formations sociales entières. De même, aujourd’hui l’émancipa­tion capita­liste des pays économiquement dépendants du capital et des colonies s’accom­plit au travers de guerres et de révolutions. Dans ce processus de l’émancip­ation capi­ta­liste des pays économiquement dépendants du capital, la révolution est nécessaire pour briser les formes d’État périmées datant des époques de l’économie naturelle et de la production marchande simple et pour créer un appareil d’État moderne confor­me aux exigences de la production capitaliste. C’est dans cette catégorie qu’il faut classer les révolutions russe, turque et chinoise. Ces révolutions, notamment la révo­lu­­tion russe et la révolution chinoise, ne servent pas immédiate­ment les buts politi­ques de la domination capitaliste, elles font apparaître à côté des antagonismes anciens préca­pitalistes des contradictions nouvelles menaçant déjà la domination capi­taliste ; c’est ce qui conditionne leur profondeur et leur élan puissant, mais entrave et retarde en même temps leur cours victorieux. La guerre est généralement le moyen par lequel un jeune État capitaliste secoue la tutelle de l’ancien État, le baptême du feu et la mise à l’épreu­ve de l’indépendance capitaliste d’un État moderne. C’est pourquoi la réforme militaire ainsi que la réforme des finances constituent partout le prélude à l’émancipa­tion économique.

 

L’extension du réseau ferré reflète à peu près la marche en avant du capital. En Europe, l’accroissement du réseau ferroviaire fut le plus rapide autour des années 1840, en Amérique autour de 1850, autour de 1860 en Asie, autour de 1870 et 1880 en Australie, autour de 1890 en Afrique.

 

L’emprunt international lié à la construction des voies ferrées et à l’augmentation des armements accompagne toutes les phases de l’accumulation capitaliste : l’avène­ment de l’économie marchande, l’industrialisation de l’arrière-pays du capitalisme, et la transformation capitaliste de l’agriculture, ainsi que l’émancipation des jeunes États capitalistes. Les fonctions de l’emprunt international dans l’accumulation capitaliste sont très variées : il sert à transformer en capital l’argent de couches non capitalistes, argent qui est d’une part l’équivalent de marchandises (épargnes de la petite bourgeoi­sie moyenne) et d’autre part le fonds de consommation des classes parasitaires du capitalisme ; il sert à transformer le capital-argent en capital productif au moyen d’entreprises nationales comme la construction de voies ferrées et la fourniture d’armements ; il sert à transférer le capital accumulé des anciens pays capitalistes dans les nouveaux pays capitalistes. Au XVI° et au XVII° siècle, des emprunts trans­fé­rèrent du capital des villes italiennes en Angleterre, au XVIII° siècle de Hollande en Angleterre, au XIX° d’Angleterre aux républiques américaines et en Austra­lie, de France, d’Allemagne et de Belgique en Russie, actuellement d’Allema­gne en Turquie, d’Angleterre, d’Allemagne et de France en Chine et, par l’intermédiaire de la Russie en Perse. Dans la période impérialiste, le capital joue le rôle le plus important comme moyen d’émancipation des jeunes pays capitalistes.

 

Les contradictions de la phase impérialiste se manifestent très nettement dans les contradictions du système des emprunts internationaux. Ces emprunts sont indispen­sa­bles à l’émancipation des jeunes États capitalistes ascendants et en même temps ils constituent le moyen le plus sûr pour les vieux pays capitalistes de tenir les jeunes pays en tutelle, de contrôler leurs finances et d’exercer une pression sur leur politique étrangère, douanière et commerciale. Ils sont le moyen le plus efficace d’ouvrir de nouvelles sphères d’investissement au capital accumulé des vieux pays, mais aussi de créer à ceux-ci en même temps des concurrences nouvelles, d’élargir brusquement le champ d’action de l’accumulation capitaliste tout en le rétrécissant en même temps.

 

Ces contradictions du système international des emprunts démontrent combien les conditions de la réalisation et celles de la capitalisation de la plus-value diffèrent quant au temps et au lieu. La réalisation de la plus-value n’exige que l’extension géné­rale de la production marchande ; la capitalisation de la plus-value en revanche exige le refoulement progressif de la production marchande simple par la production capita­liste, ce qui enserre dans des limites de plus en plus étroites aussi bien la réalisation de la plus-value que sa capitalisation. L’emploi du capital international pour l’exten­sion du réseau de chemins de fer mondial reflète ces transformations. Entre 1830 et 1860, la construction de chemins de fer et les emprunts contractés à cette fin servaient surtout à refouler l’économie naturelle et à étendre l’économie marchande. C’est le cas des chemins de fer d’Amérique du Nord construits à l’aide du capital européen, et des chemins de fer russes construits autour de 1860 à l’aide d’emprunts. Par contre, la construction de chemins de fer en Asie et en Afrique depuis environ vingt ans sert pres­que exclusivement les buts de la politique impérialiste, c’est-à-dire la monopo­lisa­tion économique et la domination politique de l’arrière-pays du capitalisme. C’est le cas de la construction des chemins de fer d’Extrême-Orient et de Russie d’Asie. On sait que l’occupation militaire de la Mandchourie par la Russie avait été préparée par l’envoi de troupes destinées à protéger les ingénieurs russes qui travaillaient à la construction du chemin de fer de Mandchourie. Les concessions de chemins de fer accordées à la Russie en Perse ont la même fonction, ainsi que les entreprises alle­man­des en Asie Mineure et en Mésopotamie, et les entreprises anglaises et alleman­des en Afrique.

 

Il nous faut ici dissiper un malentendu au sujet des placements de capitaux dans les pays étrangers et de la demande de capitaux de ces pays. L’exportation de capitaux anglais en Amérique était de la plus haute importance dès les alentours de 1820, c’est elle qui fut la cause principale de la première véritable crise industrielle et commer­ciale en 1825. Depuis 1824, la Bourse de Londres était submergée de titres émis par les pays de l’Amérique du Sud. En 1824-1825 les nouveaux États d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale contractèrent à Londres des emprunts se chiffrant à plus de 20 millions de livres sterling. En outre, le marché anglais fut inondé d’énormes masses d’actions industrielles sud-américaines. Le brus­que essor industriel et l’ouverture des marchés américains ont entraîné une expor­tation énorme de marchandises anglaises dans les pays sud-américains et d’Amé­ri­que centrale.

 

L’exportation de marchandises britanniques dans ces pays est passée de 2 900 000 livres en 1821 à 6 400 000 livres en 1825.

Les cotonnades constituaient l’objet le plus important de cette exportation. Sous l’impulsion d’une forte demande. la production anglaise de coton s’agrandit rapide­ment. Beaucoup de nouvelles usines furent créées. Le coton brut travaillé en Angle­terre passa de 129 millions de livres sterling en 1821 à 167 millions de livres sterling en 1825…

 

…Sismondi en tire pour sa part la conclusion personnelle que seul le revenu, c’est-à-dire la consommation personnelle. constitue la limite réelle du marché capitaliste, et il profite de cet exemple pour mettre en garde une fois de plus contre les dangers de l’accumulation.

 

En réalité les événements qui avaient précédé la crise de 1825 sont restés jusqu’à nos jours typiques pour la période de croissance et d’expansion du capital, et les rapports « étranges » constituent l’une des bases de l’accumulation capitaliste. Notam­ment dans l’histoire du capital anglais, ces rapports se répètent régulièrement avant chaque crise, comme Tougan-Baranowsky le prouve lui-même par les chiffres et les faits suivants : la crise de 1836 avait pour cause immédiate la saturation des marchés américains par les marchandises anglaises. C’est encore l’argent anglais qui avait payé ces marchandises. En 1834, aux Etats-Unis, l’importation de marchandises dépassa les exportations de 6 millions de dollars, en même temps l’importa­tion de métaux précieux dépassait l’exportation de presque 16 millions de dollars ; en 1836, l’année de la crise, l’excédent des marchandises importées se monta à 52 millions de dollars, et cependant l’excédent de métaux précieux importés s’élevait encore à 9 millions de dollars. Cet afflux d’argent et de marchandises provenait surtout d’Angleterre, où les actions de chemins de fer des Etats-Unis étaient achetées en masse. En 1835 et 1836, 61 nouvelles banques furent fondées aux Etats-Unis avec un capital de 52 millions de dollars – principalement d’origine anglaise. Ainsi, cette fois encore, les Anglais payaient eux-mêmes leur exportation. De la même manière, à la fin des années 1850, on trouve encore le capital anglais derrière l’essor industriel sans précédent du Nord des Etats-Unis, qui finalement conduisit à la guerre civile. Ce capital créa à nouveau aux Etats-Unis des débouchés élargis pour l’industrie anglaise.

 

Ce n’est pas uniquement le capital anglais, mais le capital européen tout entier qui prit part, dans la mesure de ses possibilités, à ce « commerce étrange » ; Schäffle écrit qu’en cinq ans, entre 1849 et 1854, il y eut dans les Bourses d’Europe au moins un million de florins investis dans des valeurs américaines. L’essor industriel général provoqué par ces investissements aboutit au krach mondial de 1857. Autour de 1860, le capital anglais s’empressa de créer en Asie une situation analogue à celle des Etats-Unis. Le capital afflua en Asie Mineure et en Inde, finançant la construction de grandes lignes ferroviaires – en 1860 le réseau de chemins de fer des Indes britan­niques comprenait 1350 km, en 1870, 7 685 km, en 1880, 14 977 km, en 1890 27 000 km – en conséquence la demande de marchandises anglaises augmenta. Mais en même temps, le capital anglais, à peine la guerre de Sécession était-elle terminée, se tourna à nouveau vers les Etats-Unis, finançant la plus grande partie des énormes constructions de chemins de fer de l’Union entre 1860 et 1870 : en 1850, le réseau ferroviaire comprenait 14 151 km, en 1860 49 292 km, en 1870 85 139 km, en 1880 150 717 km, en 1890 268 409 km. Les matériaux nécessaires aux constructions ferroviaires étaient également fournis par l’Angleterre ; c’est là l’une des causes principales de l’expansion soudaine de l’industrie anglaise du charbon et de l’acier, et c’est pourquoi ces branches de production furent tellement affectées par les crises américaines de 1866, de 1873 et de 1874. Ce que Sismondi regardait comme une folie évidente s’est réalisé dans cet exemple : les Anglais construisaient aux Etats-Unis des chemins de fer avec leur propre fer et leurs propres matériaux, les payant avec leur propre capital et s’abstenant de « jouir » de ces chemins de fer. Malgré toutes les crises périodiques, le capital européen tirait un tel profit de cette folie que, vers 1875, la Bourse de Londres fut saisie d’une fièvre de prêts à l’étranger.

 

Entre 1870 et 1875, les emprunts furent contractés à Londres pour une valeur de 260 millions de livres sterling – ce qui entraîna immédiatement une croissance rapide des exportations de marchandises anglaises dans les pays d’outre-mer. Bien que ces pays fissent périodiquement faillite, le capital continua à y affluer en masse. A la fin des années 1870, certains pays avaient partiellement ou complètement suspendu le paiement des intérêts : la Turquie, l’Égypte, la Grèce, la Bolivie, Costa-Rica, l’Équa­teur, le Honduras, le Mexique, le Paraguay, Saint-Domingue, le Pérou, l’Uruguay, le Venezuela. Cependant, dès la fin des années 1880, la fièvre de prêts aux États d’outremer reprenait : des États d’Amérique du Sud, des colonies d’Afrique du Sud, absorbent d’énormes quantités de capital européen. Ainsi les emprunts de la République argentine s’élevaient en 1874 à 10 millions de livres sterling, en 1890 à 59,1 millions de livres sterling. Là aussi l’Angleterre construisait des chemins de fer avec son propre fer et son propre charbon et les payait de son propre capital. Le réseau de chemins de fer argentin comprenait en 1883 3 123 km, en 1896 13 691 km.

En même temps les exportations anglaises augmentaient. En voici les chiffres (en livres sterling) :

 

Fer

Machines

Charbon

1886

21,8 millions

10,1 millions

9,8 millions

1890

31,6 millions

16,4 millions

19 millions

                        

En Argentine en particulier l’importation globale de produits anglais passa de 4,7 millions de livres en 1885 à 10,7 millions de livres quatre ans plus tard.

 

En même temps le capital anglais affluait en Australie sous forme de prêts d’État. Dans les trois colonies de Victoria, de la Nouvelle Galles du Sud et de Tasmania, les emprunts s’élevaient à la fin des années 1880 à 112 millions de livres, dont 81 millions furent investis dans la construction ferroviaire. Les chemins de fer d’Aus­tralie comprenaient en 1881 4 900 milles, en 1895 15 600 milles. Ici aussi l’Angle­terre fournissait à la fois le capital et les matériaux de construction. C’est pourquoi elle fut également touchée par les crises de 1890 en Argentine, au Transvaal, au Mexique, en Uruguay et par celle de 1893 en Australie.

 

Depuis vingt ans, il s’est produit un seul phénomène nouveau les capitaux alle­mands, français et belges participèrent à côté du capital anglais aux investissements à l’étranger, et notamment aux prêts. Entre les années 1850 et la fin des années 1880, la construction ferroviaire en Asie Mineure fut financée par le capital anglais. Ensuite le capital allemand envahit l’Asie Mineure et entreprit d’exécuter l’énorme projet de construction du chemin de fer d’Anatolie et de Bagdad. Les investissements des capitaux allemands en Turquie entraînent un accroissement des exportations alleman­des dans ce pays. Celles-ci s’élevaient en 1896 à 28 millions de marks, en 1911 à 113 millions de marks ; en 1901, pour la seule Turquie d’Asie, elles comprenaient 12 mil­lions et en 1911 37 millions de marks. Ici aussi les marchandises allemandes impor­tées sont payées en grande partie par le capital allemand et les Allemands s’abstien­nent seulement – selon le mot de Sismondi – du plaisir de con­som­mer leurs propres produits.

 

Examinons les choses de plus près. La plus-value réalisée qui, faute de pouvoir être capitalisée, ne trouve pas d’emploi en Angleterre ou en Allemagne, est investie dans les chemins de fer, les canaux ou les mines en Argentine, en Australie, en Afrique ou en Mésopotamie, etc. Les machines, le matériel, etc., sont fournis par le pays d’origine du capital et payés par ce même capital. Mais c’est exactement ce qui se passe dans le pays même de production capitaliste : avant de pouvoir fonctionner, le capital doit acheter lui-même ses éléments productifs et s’incarner en eux. Sans doute ici les produits sont-ils consommés dans le pays même, tandis que dans le premier cas ils le sont à l’étranger. Cependant le but de la production capitaliste n’est pas la consommation de ses produits, mais la plus-value, l’accumulation. Le capital sans emploi n’avait pas la possibilité d’accumuler dans son pays d’origine faute de demande de produits additionnels. Mais à l’étranger, où la production capitaliste n’est pas encore développée, une demande additionnelle a surgi de gré ou de force dans des milieux non capitalistes. C’est précisément le transfert de la « jouissance » des produits qui est décisif, car la consommation des deux classes de la société capitaliste : capitalistes et ouvriers, n’entre pas en ligne de compte pour le capital. Les nouveaux consommateurs doivent naturellement payer la « jouissance » des produits, réaliser la plus-value, ce qui implique des moyens de paiement. Ceux-ci leur sont fournis en partie par les échanges de marchandises qui surgissent avec la pénétration du capital. La construction de chemins de fer, l’exploitation des mines (mines d’or, etc.) entraî­nent immédiatement un commerce actif, qui réalise peu à peu le capital investi dans les chemins de fer et les mines ainsi que la plus-value produite par le capital. Le capital exporté peut chercher à opérer par lui-même comme société anonyme, ou bien il peut participer, par l’intermédiaire de l’État débiteur (emprunts), à la nouvelle activité industrielle ou aux moyens de transports du pays ; les créanciers peuvent parfois perdre partiellement ou totalement le capital ainsi placé, car les sociétés anonymes font assez souvent faillite lorsqu’elles sont basées sur des évaluations inex­ac­tes ou sous de fausses spéculations, ou encore l’État débiteur peut être lui-même acculé à la banqueroute. Mais tout cela ne change rien à l’opération comme telle.

 

Le capital individuel peut aussi souvent être englouti par les crises dans son pays d’origine. L’essentiel, c’est que le capital accumulé du vieux pays capitaliste trouve dans le pays jeune une nouvelle possibilité de produire et de réaliser la plus-value, c’est-à-dire de continuer l’accumulation. Les nouveaux pays possèdent d’immenses domaines dominés par l’économie naturelle, à laquelle se substitue l’économie mar­chande, ou, s’il y règne une économie marchande simple, celle-ci est refoulée par le capital. La construction de chemins de fer et l’exploitation de mines (notamment de mines d’or) sont des exemples typiques d’investissement de capital des vieux pays capitalistes dans de jeunes pays ; ces investissements ont la propriété de provoquer brusquement, dans des conditions d’économie naturelle, un commerce actif de mar­chan­dises ; dans l’histoire économique, ils sont tous deux les signes de la dissolution rapide des anciennes formations économiques, ils marquent l’avènement de crises sociales, le développement d’une économie moderne, en particulier de l’économie marchande, puis de la production capitaliste.

 

Le rôle des emprunts internationaux et des placements de capitaux dans des actions de mines ou de chemins de fer étrangers est aussi la meilleure illustration critique du schéma de la reproduction élargie de Karl Marx. Dans ces deux cas, la reproduction élargie est la capitalisation de la plus-value déjà réalisée précédemment (à moins que les emprunts ne soient alimentés par les épargnes de couches petites-bourgeoises ou semi-prolétariennes). La forme, le moment et les circonstances de la réalisation préalable du capital exporté par les vieux pays, tout cela n’a rien à voir avec son nouveau champ d’accumulation. Le capital anglais investi dans les chemins de fer d’Argentine était peut-être auparavant de l’opium indien réalisé en Chine. En outre le capital anglais qui construit des chemins de fer en Argentine est d’origine anglaise, non seulement sous sa forme de valeur, comme capital-argent, mais encore sous sa forme matérielle : le fer, le charbon, les machines, etc., sont fournis par l’Angle­terre ; cela signifie que la plus-value se présente dès l’origine en Angleterre sous une forme matérielle propice à l’accumulation. La force de travail, forme maté­rielle du capital variable, est le plus souvent d’origine étrangère : elle est constituée par la main-d’œuvre indigène que le capital des vieux pays s’assujettit comme nouvel instrument d’exploitation.

LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE PREVENTIVE

novembre 16, 2008

LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE PRÉVENTIVE

 

Il y a en ce moment des signes qui ne trompent pas. C’est le début d’une vaste guerre psychologique visant à intimider les adversaires d’un système capitaliste qui vit ses derniers jours. Des troubles, des révoltes et des contestations vont apparaître et ils vont s’amplifier au point de déboucher sur des révolutions dans tous les Etats capitalistes. En prévision, depuis le début de la crise, les appareils répressifs travaillent d’arrache-pied pour mettre au point des plans d’urgence et des scénarios pour contrecarrer émeutes et révolutions populaires. Selon des informations rapportées des Etats-Unis, les plans anti-émeutes sont déjà prêts pour parer à tout dérapage. En  France, le retour de Jean-Marc Rouilhan, ancien dirigeant d’Action Directe qui a passé plus de vingt ans en prison, suite à une interview dans l’hebdomadaire l’Express et la surmédiatisation du sabotage des lignes de la SNCF par un groupe « d’activistes politiques et de politisés » selon l’expression du procureur de la République de Paris, Monsieur Marin, sont autant de signes qui laissent entrevoir qu’une véritable guerre psychologique est engagée pour prévenir les troubles et l’atteinte aux fondements de l’ordre établi.

 

Cette guerre psychologique préventive répond à une situation sociale qui va devenir de plus en plus explosive. Les contestations estudiantines s’amplifient dans toute l’Europe, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Grèce et bientôt en France avec des dizaines et des centaines de milliers de lycéens et d’étudiants qui protestent contre la politique de privatisation de l’éducation nationale. Les spectre de Mai 68, quarante ans après ces événements continue à planer avec les contestations d’étudiants et de lycéennes dans toute l’Europe et dans un contexte de crise idéologique et de débâcle économique et financière. A vrai dire, tous les ingrédients sont réunis pour déboucher sur une explosion sociale généralisée.  A présent, ce qui préoccupe le plus les Etats-Unis et l’Europe, c’est moins la guerre au terrorisme que les explosions sociales qui couvent.

 

En ligne de mire de la guerre psychologique préventive, ce ne sont pas ces révolutionnaires d’opérette genre Besancenot et Cie dont l’anticapitalisme n’est qu’une simple formule ronflante mais tous les spoliés du système capitaliste. ce ne sont pas non plus qui renforcent le système en place au lieu de le détruire en le poussant à renforcer encore un peu plus sa politique sécuritaire et ses appareils répressifs existants. Très souvent, lors des manifestations étudiantes, des policiers se transforment en casseurs et en fauteurs de troubles pour augmenter d’un cran la répression contre les manifestants. Les individus les plus dangereux pour l’ordre capitaliste, ce ne sont pas les gauchistes et les « ultra-gauche » mais ceux qui ne veulent pas se soumette à l’exploitation capitaliste.

 

BUT ET TECHNIQUES DE LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE

 

Souvent la guerre psychologique est appelée guerre de l’information ou infowar en anglais. Qu’elle soit une guerre psychologique ou une guerre de l’information, le but est le même : modifier la posture psychique des auditoires cibles, agir sur les esprits pour orienter l’action des hommes dans un sens et pas dans l’autre. La guerre psychologique peut être utilisée comme une stratégie soit par le pouvoir politique soit par l’institution militaire. La différence réside dans le fait que la guerre militaire vise à vaincre l’ennemi alors que la guerre psychologique a pour but la persuasion et la conviction.

 

Les premières techniques de la guerre psychologique ont été utilisées aussi bien par les régimes fasciste et nazi que par les démocraties occidentales pour conquérir les masses. Pendant la deuxième Guerre mondiale, dans leur guerre contre le nazisme, les Alliés ont utilisé les mêmes techniques. Mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que les techniques de la guerre psychologique deviennent de plus en plus sophistiquées à cause de la lutte idéologique entre les Etats capitalistes de l’Ouest et les régimes communistes de l’Est. Après la disparition du bloc communiste, ce sont les mêmes techniques qui ont été utilisées dans la guerre contre le terrorisme et les réseaux islamistes.  

 

Les techniques de la guerre psychologique sont le résultat d’une mise au point et la préparation minutieuse d’un plan de campagne faisant appel à des mots, des images et des sons qui ont pour but de créer des réflexes conditionnés, de modifier nos impressions, nos attitudes, nos comportements vis-à-vis d’un homme, d’un groupe ou d’un système politique et idéologique et de tromper l’adversaire en sapant son moral. A cet égard, le journaliste peut être considéré comme le soldat de la guerre psychologique.

 

La technique la plus importante et la plus déterminante dans toute guerre psychologique est celle de savoir comment atteindre les auditoires cibles pour les influencer. Nous employons auditoires au pluriel pour signifier que toute guerre psychologique comprend non pas une seule et unique cible mais plusieurs auditoires cibles. D’ailleurs, la cible apparente et visible n’est jamais la cible finale ; elle est là tout simplement à une fin de figuration et de mise ne scène pour atteindre d’autres auditoires cibles. Il y a d’abord la cible apparente que l’on peut voir et entendre. Mais derrière la cible visible et entendue, se cachent d’abord l’auditoire cible final qui est le public réel mais aussi un auditoire cible intermédiaires et bien d’autres auditoires cibles cachés. L’auditoire cible intermédiaire apparaît dans ses rapports de proximité politique, idéologique, économique et social avec l’auditoire cible final. Plus l’auditoire cible intermédiaire est large plus la guerre psychologique est efficace. Pour optimiser les ressources mobilisées dans le plan de campagne de la guerre psychologique, il faudrait atteindre d’autres auditoires cibles qui se trouvent à l’état latent mais qui pourraient être réactivés par ricochet.

 

Prenons quelques exemples de techniques de la guerre psychologique. Pour conquérir le pouvoir en Allemagne, Hitler utilisait deux techniques distinctes mais complémentaires : la propagande et l’organisation. Hitler faisait en effet la distinction entre la fonction de l’organisation et celle de la propagande : la tâche de la propagande consiste à s’attirer des adeptes alors que celle de l’organisation est de capter des partisans et des affiliés au parti. Outre les propagandistes, le parti nazi formait aussi des organisateurs, appelés « Front au travail » dont la mission est d’utiliser la technique de la suggestion pour atteindre les couches  sociales apolitiques, des électeurs indécis et volatiles. Au sein du parti nazi, il y avait donc deux formes de propagande : celle qui s’adresse aux 10% des Allemands et l’autre au 90% de la population allemande constituée de passifs et d’indécis qui peuvent constituer des électeurs et des supporters potentiels grâce à la propagande émotionnelle des organisateurs. La propagande émotionnelle s’adresse comme son l’indique aux vise à exciter les cordes sensibles de l’âme et à révéler le fonds  instinctif en utilisant divers moyens et supports comme les couleurs des drapeaux, les chants patriotiques, les danses érotiques sublimés, les airs populaires, les figures esthétiques de femmes, les groupes en procession, les fleurs, les uniformes, la musique militaire et folklorique nationale, les slogans « Deutschland über alles »(l’Allemagne au-dessus de tout » ou « Hitler über Deutschland (Hitler au-dessus de l’Allemagne ). Hitler et Goebbels ne laissaient d’ailleurs rien au hasard car toute manifestation publique était savamment  bien préparée pour toucher les indécis et les sans opinions. Les heures du soir étaient le moment privilégié et le plus favorable pour gagner des partisans et des électeurs potentiels.

 

Aux Etats-Unis, Roosevelt met en œuvre les techniques de la guerre psychologique pour mener sa campagne présidentielle dans les années 1920 en organisant des cortèges et des parades carnavalesques et en utilisant des pancartes,  des chars, des symboles vivants- éléphant et âne(républicain et démocrate), des filles majorettes, des confettis, des tourbillons de feuilles de papier pleuvant du haut des gratte-ciels, le tout ponctué d’un vacarme assourdissant des orchestres, des cris et des klaxons. Roosevelt avait utilisé la propagande émotionnelle pour le New Deal en 1923 en organisant un cortège dans les rues de New York comptant 255 000 participants avec 200 orchestres ; pour lancer sa propagande, Roosevelt fit appel à 1 500 000 agitateurs volontaires.

 

Aujourd’hui, ce sont les mêmes techniques de la guerre psychologiques que l’on retrouve dans les mass medias, dans les informations quotidiennes continues et dans les émissions de la Show reality qui présentent des chômeurs en détresse, des surendettés, des pauvres. Bien qu’elles nous présentent des vrais chômeurs, des vrais pauvres et des vrais SDF, et des restaurants du Cœur qui constituent la cible apparente, toutes ces personnes sont là pour faire de la figuration car ce qui est visé par la guerre psychologique, c’est l’auditoire cible final qui est le monde du travail auquel on cherche à faire peur pour que les salariés acceptent n’importe n’importe quel salaire même un salaire de misère sous peine de finir comme les chômeurs, les pauvres et les sans-abri montrés dans les émissions de la reality show. Les actualités judiciaires et policières font partie des techniques de la guerre psychologique dans la mesure où elles présentent des délinquants et des criminels en sang et en chair mais l’auditoire cible final, ce sont tous ceux qui sont tentés de commettre des actes délictueux ou des actes criminels.  Pour dissuader les terroristes de commettre des actes de terrorisme, les autorités policières organisent des mises en scène avec la complicité des mass medias faisant croire à des attentats déjoués au « dernier moment ». Pour prévenir d’autres attentats sur le sol anglais après ceux de juillet de 2005, la police anglaise organise à intervalles réguliers une mise en scène médiatique en faisant croire à l’opinion publique la découverte et la mise en échec d’attentas terroristes en cours de préparation. Il en est ainsi en Allemagne et en France avec les militants de l’ETA et le soit-disant démantèlement de l’organisation autonomiste espagnole. Cette technique de guerre psychologique est une forme de guerre contre les terroristes et elle permet à la police de prévenir des éventuels actes terroristes. Cette simulation d’actes terroristes en préparation et leur échec donnera après-coup une image d’efficacité de la police et des services de renseignements.

 

Le cas des saboteurs des lignes de la SNCF est une technique de la guerre psychologique. Pendant quelques jours, les mass medias matraquent l’opinion publique avec des actes de sabotage sur les lignes de la SNCF dans le but de lui faire peur. Quelques jours plus tard, on arrête comme par hasard des jeunes présentés comme les auteurs présumés du sabotage qui ont occupé l’espace médiatique avec des directs du palais de justice, de mise en examen, d’interrogatoires pour faits de terrorisme, puis des peines allant jusqu’à 20 ans. Il n’existe par ailleurs aucune preuve matérielle susceptible de corroborer la thèse du sabotage des lignes de la SNCF. Tout ce que les enquêteurs ont trouvé, ce sont des écrits sur l’infrastructure ferroviaire en France et leur présence à côté d’une gare SNCF. Quelles sont les preuves matérielles de leur implication ? Aucune. En réalité, nous sommes dans le cadre d’une véritable guerre psychologique et ce groupe de saboteurs présumés n’est que la cible apparente, car ce qui est visé au-delà de ce tapage médiatique, c’est l’auditoire cible intermédiaire, c’est-à-dire, tous les groupuscules gauchistes qualifiés d’anarcho-autonomes qui se disent anticapitalistes. Mais au-delà de cet auditoire cible intermédiaire, il y a un auditoire cible final, celui formé de toutes les victimes actuelles et potentielles d’un système (chômeurs, pauvres, exclus etc.) qui engendre par la force des choses ses propres fossoyeurs. La guerre psychologique préventive peut en effet impressionner momentanément certains groupes mais elle n’empêchera jamais l’explosion de la marmite sociale.

 

Avec l’aggravation de la crise actuelle et les conséquences sociales qui en découlent, la guerre psychologique va s’intensifier dans les mois à venir et elle réussira à intimider psychologiquement tous ceux qui seront tentés tant soit peu par la révolte contre l’ordre établi. La question est de savoir pour combien de temps.

 

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clés : guerre psychologique, techniques.

 

LE G 20 AU CHEVET D’UN CAPITALISME EN PHASE TERMINALE

novembre 15, 2008

LES DIRIGEANTS DU G20 AU CHEVET D’UN CAPITALISME EN PHASE TERMINALE

 

Le groupe G20 se réunit ce week end à Washington pour débattre de la crise financière qui secoue le monde capitaliste depuis la faillite des grandes banques et des compagnies d’assurance aux Etats-Unis et en Europe. À cette réunion appelée « sommet des marchés financiers et l’économie mondiale » participent 21 pays  (Afrique du Sud, Allemagne, Arabie Saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Etats-Unis, France, Inde, Corée du Sud, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie), l’Union européenne représentée par Sarkozy et Barorso, quatre organisations mondiales, l’ONU, la Banque mondiale, le FMI et le Club de réflexion sur la finance mondiale.  Deux États membres de l’Union européenne ont décidé de participer à la réunion de Washington, l’Espagne et les Pays-bas. La réunion connue sous le nom de G 20 est consacrée à la recherche de nouvelles bases destinées à relancer l’économie mondiale et à édicter de nouvelles règles relatives au système financier international.

 

Ce sommet du G 20 représente un tournant dans l’histoire du monde et l’histoire le prouvera d’ici quelles années. Il traduit un changement radical dans les rapports de force entre l’Occident et le reste du monde. C’est la fin du capitalisme qui est aussi celle de l’hégémonie occidentale qui dure depuis plus de cinq siècles, plus précisément depuis la découverte du Nouveau Monde en 1492. il y a encore quelques mois, ce sont les Etats capitalistes du Centre(Etats-Unis, Europe) qui  dictaient leur loi aux autres Etats de la planète et qui décidaient à l’avance et les règles du jeu et les acteurs participants au jeu. Il suffit de voir avec quelle arrogance les quelques puissances capitalistes au XIXe siècle et jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale (Angleterre, France, Allemagne, Russie, Italie) se comportaient quand il a fallu dépecer l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », coloniser tout un continent(Conférence de Berlin 1885) ou créer à la carte une myriade d’Etats dans la région du Moyen-Orient ou sur le continent indien(quatre Etats). Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Etats-Unis avaient imposé au monde entier lors de la Conférence Monétaire réunie à Bretton-Woods le 27 juillet 1944 son Gold Exchange Standard ou étalon-or. Cette suprématie monétaire américaine a duré jusqu’au 15 août 1971 date de la non convertibilité du dollar en or. Pour couvrir leursguerres impérialistes, les Etats capitalistes ont créé l’ONU et son conseil de sécurité devenu un simple bureau d’enregistrement de mandats à imposer aux pays conquis par la force et la violence. Au sein du GATT d’hier et de l’OMC aujourd’hui, les Etats du tiers-monde étaient le cadet des soucis des Etats capitalistes qui imposaient  leur loi et leurs règles en matière de commerce international en refusant constamment d’abaisser leurs tarifs douaniers. Les échecs successifs des négociations commerciales lors des différentes sessions de l’OMC et du cycle de Doha traduisent à la fois l’arrogance et l’intransigeance des Etats capitalistes en matière de commerce international. Depuis les années 1960, les États du Tiers-monde ont essayé d’instaurer un Nouvel Ordre Economique International mais sans résultat. Il a fallu la crise financière actuelle pour que les Etats capitalistes du Centre(Etats-Unis et Europe) découvrent enfin et comme par hasard qu’il existe des Etats du Tiers-monde à qui ils demandent de l’aide financière et commerciale pour sauver un système capitaliste en fin de vie. Les Etats du Tiers-monde n’ont d’ailleurs aucun intérêt à maintenir un système fondé sur le pillage de leurs ressources naturelles et de leur sous-développement chronique. Bien au contraire, leur salut réside justement dans la destruction du capitalisme.  

 

Désorientés, déprimés, maniaco-dépressifs, les dirigeants des Etats capitalistes sont plongés dans le désarroi total, ils ferraillent partout et ils ne savent plus sur quel pied danser. Depuis la faillite en série des grandes banques et des sociétés d’assurance aux Etats-Unis et en Europe, on ne compte plus les réunions et les sommets consacrés à la crise. Les plans de sauvetage se multiplient un peu partout dans les pays capitalistes appuyés par une armée d’experts en économie qui cherchent à rassurer des opinions publiques traumatisées après des décennies de propagande archéo-libérale qui leur promettait un nouveau paradis terrestre avec la restauration de la sacro-sainte loi du marché. Bien que l’argent public coule à flot, les résultats se font attendre et personne ne voit rien venir. Pire, après les banques, les compagnies d’assurances et les bourses, c’est au tour du secteur automobile, le seul secteur qui reste dans les Etats capitalistes du Nord, qui est sur le point de s’effondrer. Au fur et à mesure que l’on avance dans le temps, les choses empirent et se dégradent jour après jour avec à la clé des millions de chômeurs de plus qui viendront gonfler une armée de pauvres, d’expropriés, de spoliés, d’exclus et de laissés pour compte. Si, malgré cette mobilisation sans précédent de moyens financiers, il n’existe aucune perspective encourageante et aucune lueur d’espoir, c’est que le remède administré n’est pas approprié au mal et c’est parce qu’il y a une erreur de diagnostic de la cause du mal qui ronge le cœur du système capitaliste du centre(Etats-Unis, Europe, Japon). Car si à ce jour les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous, c’est parce que ceux qui veulent soigner le malade n’arrivent pas à établir une distinction entre la cause du mal et ses symptômes pathologiques en prenant  le symptôme pour la cause. La faillite du système financier actuel n’est pas la cause de la crise, elle en est seulement le symptôme et la pathologie et il ne suffit pas d’injecter des centaines et des milliers de milliards de dollars dans le circuit financier ou de réformer les fondements et les règles du système financier pour remettre le système en marche. Le mal qui ronge le système capitaliste n’est pas le manque d’argent ou le manque d’argent, mais son engorgement et son problème, pour paradoxal que cela puisse paraître, c’est qu’il y des capitaux colossaux amassés depuis une vingtaine d’années gagnés dans les spéculations boursières et qui se retrouvent sur le marché. La cause du mal réside aujourd’hui non pas dans le manque d’argent mais dans l’économie réelle qui est la seule génératrice de valeur et de plus-value. Revenons un instant à la période juvénile du capitalisme. Ce qui a contribué au développement du capitalisme Occidental malgré les crises qui le traversaient à intervalles réguliers, ce n’est pas le système bancaire ou le système financier mais l’industrie cotonnière, la sidérurgie, le charbon, les chemins de fer, le textile. Le coton a créé en grande partie la région industrielle moderne en Europe et aux Etats-Unis. C’est plutôt la croissance industrielle qui était le moteur du développement du système financier et non l’inverse. Ce qui a fait de l’Angleterre la première puissance industrielle, ce n’est pas la banque d’Angleterre qui existe depuis le XVIIe siècle mais les productions charbonnières et métallurgiques. On peut multiplier les exemples pour les autres Etats du Continent. Jadis quand le capital privé était en crise, les Etats nationaux venaient à son secours en l’aidant à retrouver après une période de convalescence un taux moyen de profit pour pouvoir rebondir de nouveau. Mais, aujourd’hui après les politiques de dérégulation en Europe et aux Etats-Unis, les Etats capitalistes se trouvent désarmés pour jouer le rôle qui était les leurs dans le passé. Du coup, tout ce qui a été fait et annoncé jusqu’ici depuis le début de la crise n’a eu aucun impact sur le cours des choses à juger par l’aggravation progressive de la situation. Jusqu’aux 1970, les Etats nationaux disposaient d’une relative marge de manœuvre en mettant en œuvre des plans anti-crises. Lors des précédentes crises, celles du début des années soixante-dix du XXe siècle, les Etats nationaux pouvaient encore agir par l’intermédiaire d’une politique de relance industrielle appuyée par des moyens financiers. L’argent pouvait encore servir à quelque chose pour produire des marchandises et extraire de la plus-value. Après un quart de siècle de politique de privatisation et de dérégulation, le potentiel industriel des pays capitalistes est anéanti et toutes les grandes industries qui avaient été à la base du développement du capitalisme en Europe et aux Etats-Unis ont été démantelés pour aller s’installer en Chine, en Asie du Sud est, en Amérique latine ou dans les autres pays du tiers-monde là où la main d’œuvre est marché. C’est pourquoi la crise actuelle ne ressemble à aucune des précédentes crises que le capitalisme a connues tout au long de son histoire.

 

Nous avons entendu par ci et par là des cris de désespoir appelant à la formation d’une gouvernance mondiale, la reforme du système financier et monétaire international. Les dirigeants du G 20 réunis à Washington espèrent mettre en place un nouveau Bretton-Woods en conférant au FMI un rôle plus actif dans la réforme du système financier international. Cette mobilisation internationale de tous les Etats de la planète actuelle pour affronter la crise actuelle prouve une seule chose, l’incapacité des Etats nationaux à agir comme ce fut le cas dans le passé. Force est de constater que face à l’enjeu, les Etats nationaux se trouvent désarmés et ils sont obligés de s’unir tous ensemble pour trouver des solutions de sortie de crise. Mais cette tâche se révèle titanesque, car on ne voit pas comment ils vont pouvoir inventer des recettes miracles maintenant qu’ils se trouvent privés de tout moyen d’action sur l’économie réelle. La réforme des institutions financières n’est qu’une solution en trompe-l’oeil, car le problème primordial n’est pas la finance mais l’économie réelle, c’est-à-dire l’industrie et le commerce. Cette réunion du G20 n’est donc qu’une mise en scène médiatique de plus sans réelles retombées économiques, car la crise n’est plus une crise nationale ou régionale mais une crise mondiale, c’est-à-dire celle de tout un système. Qui dit système, dit multiplicité d’éléments, de paramètres et de variables d’une extrême complexité dont la maîtrise serait hors de portée des Etats. C’est pourquoi la crise que nous vivons aujourd’hui n’est pas une simple crise économique passagère qui sera vite résorbée à coup de plans de sauvetage et de milliards de dollars ou d’euros ou de réformes du système financier international mais elle est au fond la dernière crise qui sonne le glas de tout un système, le mode de production capitaliste. Le malade est trop atteint pour se remettre et le capitalisme aujourd’hui ressemble à bien des égards à l’Homme malade de l’Europe à la fin du XIXe siècle, l’Empire Ottoman. Le système capitaliste est en phase terminale et il ne reste pas grande chose à faire sauf les prières et l’appel au miracle. Mais avant qu’il rende son dernier soupir, un conseil aux dirigeants du G 20 réunis à Washington: au lieu des Livres saints, munissez-vous plutôt du Capital de Karl Marx pour mieux comprendre la cause de la mort du système au chevet duquel vous vous trouvez en ce moment. D’avance, nous vous présentons nos sincères condoléances.

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clé : Réunion G 20, capitalisme, crise

ACCUMULATION DU CAPITAL(5)

novembre 13, 2008

« L’ACCUMULATION DU CAPITAL »(1913)

(Extraits)

(Cinquième partie)

contribution à l’explication économique de l’impérialisme

ROSA Luxembourg

(5 mars 1871-15 janvier 1919)

Le protectionnisme et l’accumulation

 

L’impérialisme est l’expression politique du processus de l’accumulation capita­liste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde. Géographiquement, ce milieu représente aujourd’hui encore la plus grande partie du globe. Cependant le champ d’expansion offert à l’impérialisme apparaît comme minime comparé au niveau élevé atteint par le développement des forces productives capitalistes ; il faut tenir compte en effet de la masse énorme du capital déjà accumulé dans les vieux pays capitalistes et qui lutte pour écouler son surproduit et pour capitaliser sa plus-value, et, en outre, de la rapidité avec laquelle les pays pré-capitalistes se transfor­ment en pays capitalistes. Sur la scène internationale, le capital doit donc procéder par des méthodes appropriées. Avec le degré d’évolution élevé atteint par les pays capitalistes et l’exaspération de la concurrence des pays capitalistes pour la conquête des territoires non capitalistes, la poussée impérialiste, aussi bien dans son agression contre le monde non capitaliste que dans les conflits plus aigus entre les pays capita­listes concurrents, augmente d’énergie et de violence. Mais plus s’accroissent la violence et l’énergie avec lesquelles le capital procède à la destruction des civilisa­tions non capitalistes, plus il rétrécit sa base d’accumulation. L’impérialisme est à la fois une méthode historique pour prolonger les jours du capital et le moyen le plus sûr et le plus rapide d’y mettre objectivement un terme. Cela ne signifie pas que le point final ait besoin à la lettre d’être atteint. La seule tendance vers ce but de l’évolution capitaliste se manifeste déjà par des phénomènes qui font de la phase finale du capitalisme une période de catastrophes. Les économistes classiques, dans la période du « Sturm und Drang » de l’économie, exprimaient l’espoir d’un développe­ment pacifique de l’accumulation capitaliste et célébraient « le commerce et l’indus­trie qui ne peuvent prospérer que par la paix » ; ils prêchaient l’idéologie officieuse man­ches­térienne de l’harmonie des intérêts entre les nations industrielles de la terre – autre aspect de l’harmonie des intérêts entre le capital et le travail ; ces espoirs sem­blèrent se confirmer dans la courte période de libre-échange qui régna en Europe autour de 1860 et 1870 ; ils se fondaient sur le faux dogme de l’école de Manchester, selon lequel l’échange de marchandises est la seule condition de l’accumulation capi­taliste, et l’accumulation identique à la simple production marchande. L’école de Ricardo identifiait, comme nous l’avons vu, l’accumulation capitaliste et les condi­tions de sa reproduction avec la production marchande simple et avec les conditions de la circu­lation simple de marchandises. Cette doctrine se manifesta avec plus d’évidence encore chez le libre-échangisme vulgaire tourné vers la pratique. Toute l’argu­menta­tion des libre-échangistes groupés autour de Cobden ne faisait que tra­duire les intérêts des cotonniers du Lancashire. Leur attention était surtout dirigée sur les ache­teurs à gagner et leur dogme était le suivant : « Nous devons acheter à l’étran­ger afin de trouver à notre tour des acheteurs pour nos produits industriels, c’est-à-dire pour les cotonnades. » Cobden et Bright, en réclamant le libre-échange, notam­ment l’abais­se­ment des prix des biens de consommation, prétendaient défendre les intérêts du consommateur : mais il ne s’agissait pas de l’ouvrier qui mange du pain, mais du capitaliste qui consomme la force de travail.

 

Cet évangile ne traduisait jamais réellement les intérêts de l’accumulation capita­liste dans son ensemble. En Angleterre même, il fut démenti dès les années 1840 par les guerres de l’opium, qui prêchaient par la canonnade l’harmonie des intérêts des nations commerçantes en Extrême-Orient. passant ensuite, avec l’annexion de Hong-Kong, à l’opposé de cette doctrine, au système des « sphères d’intérêts ». Sur le con­ti­nent européen, le libre-échange des années 1860 n’expri­ma jamais les intérêts du capital industriel, parce que les pays libre-échangistes du continent étaient à l’époque des pays principalement agricoles, et que la grande industrie y était peu développée. Le système du libre-échange fut bien plutôt appliqué comme une mesure politique en vue de constituer des nouveaux États nationaux en Europe centrale. En Allemagne, selon les vues de Manteuffel et de Bismarck, c’était un instrument spécifiquement prussien pour mettre l’Autriche à la porte de la Confé­dération allemande et de l’union douanière, et pour créer le nouvel empire alle­mand sous l’hégémonie de la Prusse. Économiquement, le libre-échange s’appuyait seule­ment sur les intérêts du capital marchand, notamment sur le capital des villes hanséa­tiques pour qui le commerce international était d’importance vitale, et sur les intérêts agricoles des consommateurs ; quant à l’industrie elle-même, seule celle du fer put être gagnée au libre-échange et encore ne put-on lui arracher que la concession de l’abolition des douanes  rhénanes. L’industrie textile d’Allemagne du Sud resta intran­sigeante et maintint son opposition protectionniste. En France, les ailes qui inaugurè­rent le libre-échange par les clauses préférentielles furent conclus par Napoléon III sans le consentement et même contre la volonté de la Chambre, consti­tuée par les industriels et les agrariens. Le gouverne­ment du Second Empire se contenta d’instau­rer comme pis-aller des traités commer­ciaux, qui furent acceptés faute de mieux par l’Angleterre – pour ne pas susciter d’opposition parlementaire en France et pour établir en fin de compte le libre-échange sur une base internationale derrière le dos du corps législatif. Le premier traité impor­tant entre la France et l’Angleterre surprit l’opinion publique française 

. Entre 1853 et 1862, le vieux système protectionniste français fut aboli par trente-deux décrets impériaux, qui furent ratifiés en 1863 « par voie législative », afin que les formes fussent respectées. En Italie le libre-échange était une arme de la politique de Cavour, et résultait du besoin où il était de s’appuyer sur la France. Dès 1870, sous la poussée de l’opinion publique, une enquête fut ouverte, qui révéla le peu d’intérêt des milieux concernés pour la politique libre-échangiste. Enfin, en Russie, la tendance libre-échangiste des années 1860 ne fit que jeter les bases de l’économie marchande et de la grande industrie : elle accompagna l’abolition du servage et la construction d’un réseau ferré .

 

Ainsi le libre-échange comme système international ne pouvait être a priori qu’un épisode dans l’histoire de l’accumulation du capital, pour cette raison même, il est faux d’attribuer le revirement général et le retour au protectionnisme qui eut lieu à la fin des années 1870, à une réaction de défense des autres pays capitalistes contre le libre-échange de la Grande-Bretagne.

 

Cette idée est démentie par plusieurs faits : ainsi en Allemagne, en France et en Italie, ce furent les agrariens qui prirent l’initiative du retour au protectionnisme, non contre la concurrence de l’Angleterre, mais contre celle des États-Unis; par ailleurs, les menaces contre l’industrie naissante en Russie, par exemple, venaient plutôt de l’Allemagne que de l’Angleterre, et, en Italie, plutôt de la France. De même, ce n’est pas le monopole industriel de l’Angleterre qui est cause de la dépression universelle et permanente qui suivit la crise des années 1870, et qui avait suscité le désir du pro­tec­tionnisme. Le revirement protectionniste avait des causes plus générales et plus profondes. Les purs principes libre-échangistes qui entretenaient l’illusion de l’harmo­nie des intérêts sur le marché mondial furent abandonnés dès que le grand capital industriel eut pris suffisamment pied dans les principaux États du continent européen pour se rendre compte des conditions de l’accumulation. Or, ces conditions d’accum­ulation battent en brèche la vieille doctrine de la réciprocité des intérêts des États capitalistes. Elles provoquent au contraire leur antagonisme et la concurrence pour la conquête des milieux non capitalistes.

 

Au début de l’ère du libre-échange, les guerres contre la Chine commençaient seulement à ouvrir l’Extrême-Orient au commerce, et le capital européen faisait ses premiers pas en Égypte. Aux alentours de 1880, en même temps que le protection­nis­me, la politique d’expansion est pratiquée avec une intensité croissante : une succes­sion ininterrompue d’événements se poursuit à travers les années 1880 : l’occupation de l’Égypte par l’Angleterre, les conquêtes coloniales allemandes en Afrique, l’occu­pation française de Tunis et l’expédition au Tonkin, les percées de l’Italie à Assab et Massua, la guerre d’Abyssinie et la création de l’Érythrée, les conquêtes anglaises en Afrique du Sud. Le conflit entre l’Italie et la France pour la sphère d’intérêts de Tunis fut le préambule caractéristique de la guerre douanière franco-italienne ; sept ans plus tard, cet épisode violent a mis fin sur le continent européen à l’harmonie des intérêts, chère à la doctrine du libre-échangiste. Le mot d’ordre du capital devint la monopolisation des régions non capitalistes, aussi bien à l’intérieur des vieux États capitalistes qu’à l’extérieur, dans les pays d’outre-mer. En revanche, le libre-échange, la politique de la « porte ouverte » devinrent l’expression spécifique du désarmement économique des pays non capitalistes en face du capita­lisme international, l’expression de l’équilibre entre les diverses puissances indus­trielles concurrentes le prélude à l’occupation partielle ou totale des pays non capita­listes soit comme colonies, soit comme sphères d’influence. Si l’Angleterre seule est restée jusqu’ici fidèle au libre-échange, cela tient en première ligne à ce qu’elle était l’empire colonial le plus ancien et qu’elle trouva dès le début dans ses immenses pos­sessions territoriales extra-capitalistes une base d’opérations offrant à son accumu­lation des perspectives illimitées jusqu’à nos jours, et la soustrayant en fait à la con­cur­rence des autres pays capitalistes. C’est ce qui explique la tendance générale des pays capitalistes à s’isoler les uns des autres par des tarifs douaniers ; cependant, en même temps, ils développaient de plus en plus les échanges commerciaux, et deve­naient toujours plus dépendants les uns des autres quant au renouvellement des condi­tions matérielles de leur reproduction. Pourtant, du point de vue du développement techni­que des forces productives, le protectionnisme est aujourd’hui superflu et il contribue même parfois à la conservation artificielle de méthodes de production périmées. Comme celle qui est au fond des emprunts internationaux, la contradiction immanen­te de la politique protectionniste ne fait que refléter la contradiction histo­rique entre les intérêts de l’accumulation – c’est-à-dire la réalisation et la capita­lisation de la plus-value – et le pur point de vue de l’échange de marchandises.

Ceci se manifeste dans le fait que le système moderne de hauts tarifs douaniers, exigés par l’expansion coloniale et les conflits plus aigus à l’intérieur du milieu capitaliste, fut introduit surtout en vue d’accroître les armements. En Allemagne com­me en France, en Italie et en Russie, le retour au protectionnisme fut lié à l’extension du militarisme et introduit en fonction de celui-ci ; il servit de base à la course aux armements de terre, puis de mer, qui se développa à cette époque. Le libre-échange européen auquel correspondait le système militaire continental avec la priorité don­née à l’armée de terre, a cédé la place au protectionnisme comme fonde­ment et complément du système militaire impérialiste où la priorité était toujours donnée à la marine.

 

L’accumulation capitaliste, dans son ensemble, a donc, comme processus histori­que concret, deux aspects différents : l’un concerne la production de la plus-value – à l’usine, dans la mine, dans l’exploitation agricole – et la circulation de marchandises sur le marché. Considérée de ce point de vue, l’accumulation est un processus pure­ment économique dont la phase la plus importante est une transaction entre le capita­liste et le salarié. Dans les deux phases cependant, à l’usine comme sur le marché, elle reste exclusivement dans les limites d’un échange de marchandises, d’un échange de grandeurs équivalentes, sous le signe de la paix, de la propriété privée et de l’égalité. Il a fallu toute la dialectique acérée d’une analyse scientifique pour découvrir com­ment, au cours de l’accumulation, le droit de propriété se transforme en appropriation de la propriété d’autrui, l’échange de marchandises en exploitation, l’égalité en domination de classe.

 

L’autre aspect de l’accumulation capitaliste concerne les relations entre le capital et les modes de production non capitalistes, il a le monde entier pour théâtre. Ici les méthodes employées sont la politique coloniale, le système des emprunts internatio­naux, la politique des sphères d’intérêts, la guerre. La violence, l’escroquerie, l’oppres­sion, le pillage se déploient ouvertement, sans masque, et il est difficile de recon­naî­tre les lois rigoureuses du processus économique dans l’enchevê­tre­ment des violences et des brutalités politiques.

 

La théorie libérale bourgeoise n’envisage que l’aspect unique de la « concurrence pacifique », des merveilles de la technique et de l’échange pur de marchandises ; elle sépare le domaine économique du capital de l’autre aspect, celui des coups de force considérés comme des incidents plus ou moins fortuits de la politique extérieure.

 

En réalité, la violence politique est, elle aussi, l’instrument et le véhicule du pro­ces­sus économique ; la dualité des aspects de l’accumulation recouvre un même phé­no­mène organique, issu des conditions de la reproduction capitaliste. La carrière historique du capital ne peut être appréciée qu’en fonction de ces deux aspects. Le capital n’est pas qu’à sa naissance « dégouttant de sang et de boue par tous les pores », mais pendant toute sa marche à travers le monde ; c’est ainsi qu’il prépare, dans des convulsions toujours plus violentes, son propre effondrement.

JEAN LUC MELENCHON ET MARC DOLEZ

novembre 9, 2008

APPEL A FORMER UN NOUVEAU PARTI DE GAUCHE PAR JEAN-LUC MÉLENCHON ET MARC DOLEZ

 

Messieurs Jean-Luc Mélenchon, sénateur de l’Essone et Marc Dolez, député du Nord publient sur Internet http://www.casuffitcommeca.fr/   un communiqué dans lequel ils claquent la porte du parti socialiste et ils lancent un appel à la construction d’un nouveau parti de gauche.   Messieurs Mélenchon et Dolez prennent acte de l’inertie d’un parti socialiste qui a avalisé l’Europe du traité de Lisbonne, qui change ses alliances, qui s’abstient face à la droite et qui refuse de « mettre en cause le capitalisme »

 

RAISONS DE LA FONDATION D’UN NOUVEAU PARTI

 

Les raisons qui ont poussé les deux signataires sont à la fois idéologiques et politiques. Raisons idéologiques, les deux signataires reprochent à leurs anciens camarades du parti socialiste de rester aveugles à « la crise du capitalisme (qui) éclate aux yeux ». Le constat qu’ils font du capitalisme est sans appel : il replonge les hommes dans les débâcles et le désastre écologique. Le capitalisme créé des sociétés à deux vitesses, des richesses pour une petite minorité et la misère pour le plus grand nombre. Raisons politiques, le parti socialiste français participe avec la droite dans la mise en œuvre de sa politique intérieure et européenne en votant pour le traité de Lisbonne et en signant le Manifeste commun des partis sociaux démocrates qui gouvernent avec la droite dans leur pays.

 

OBJECTIFS DU NOUVEAU PARTI DE GAUCHE

 

Les objectifs des signataires consistent à :

-         tourner la page du capitalisme et à transformer le système et le contenu de la production ;

-         répartir les richesses pour que le « plus grand nombre vive dignement » ;

-         refonder la République et faire « vivre une laïcité intransigeante » ;

-         construire une Europe démocratique et sociale ;

-         affirmer la solidarité des peuples au lieu de leur concurrence ;

-         reconstruire une vraie gauche s’affirmant sans complexe face à la droite et au capitalisme.

 

PROGRAMME

 

Pour réaliser ces objectifs, les signataires appellent au refus des conformismes, des opportunismes, des sectarismes et la résignation. Ils proposent un programme de gouvernement et un projet de rassemblement majoritaire du peuple. Le projet proposé n’a rien d’irréaliste ou d’utopique puisqu’un projet similaire a vu le jour en Allemagne avec Die Linke et son leader Oscar Lafontaine.

 

COMMENTAIRES

 

En analysant le contenu du programme proposé par Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez, il n’y a rien à dire concernant le constat dressé du capitalisme et sa débâcle actuelle. Comme tout programme politique, l’appel lancé par les initiateurs reste entaché de généralités et de principes généraux. Disons que les signataires ont assuré le minimum syndical. Mais la question de la rupture avec le capitalisme appelle quelques commentaires. Il est à craindre que le discours de rupture avec le capitaliste de Jean Luc Mélenchon et de Marc Dolez ne soit une répétition générale de ce que l’on a déjà entendu par le passé dans la bouche d’un personnage nommé Mitterrand qui voulait lui aussi rompre avec le capitalisme. Une fois au pouvoir, son socialisme a duré même pas vingt quatre heures, du 10 mai au soir au matin du 11 matin le temps que les zélotes du moment (dont je faisais partie) de la place de la Bastille perdent leur degré d’alcoolémie. Evidemment, on ne peut pas comparer le discours anticapitaliste de Jean-Luc Mélenchon et de Marc Dolez à celui de Mitterrand, car le contraste est saisissant entre les intentions sincères des premiers, le cynisme et l’opportunisme du second. Néanmoins, pour s’en tenir à la stricte rigueur théorique en la matière, rompre avec le capitalisme signifie tout simplement modifier les rapports de production capitalistes qui légalisent l’extorsion de la plus-value par le capitaliste. Sans être maximaliste ou un gauchiste invétéré, nous posons la question suivante aux initiateurs de l’appel : comment changer la répartition ds richesses sans extriper au préalable la racine qui est responsable de cette répartition inégalitaire des richesses, c’est-à-dire la propriété privée des moyens de production ?  Nous anticipons un peu sur la réponse des initiateurs de l’appel en disant que les nationalisations n’abolissent pas la propriété privée des moyens de production qui restent entre les mains des capitalistes. Les nationalisations sont là tout simplement pour aider le capital à restaurer son taux de profit en prenant en charge certains charges qui grèvent dangereusement le processus de l’accumulation. Pour rompre avec le capitalisme, il faudra une ou des forces sociales (par exemple le parti bolchevique) induites par les luttes de classes et la dynamique révolutionnaire sur le terrain comme lors de la Révolution russe entre février et octobre 1917, qui soient capables et qui aient la volonté de décréter solennellement l’abolition de la propriété privée des moyens de production. C’est la dynamique révolutionnaire sur le terrain qui décide de l’abolition de la propriété privée et donc des rapports sociaux capitalistes et non pas un parti politique légaliste qui opère dans le cadre de la démocratie bourgeoise.

 

L’initiative de Jean-Luc Mélenchon et de Marc Dolez témoigne d’un changement de l’ambiance idéologique dû à la débâcle économique du capitalisme et à la faillite de son idéologie d’accompagnement l’archo-libéralisme. Surtout quand ce discours « anticapitaliste » émane des deux élus de la République bourgeoise, l’un membre de l’Assemblée nationale et l’autre membre du Sénat. Malgré ces remarques, l’auteur de ces lignes reste néanmoins très admiratif de cet homme politique atypique qu’est Jean-Luc Mélenchon qui a une part importante dans la victoire du Non en France le 29 mai 2005 lors du référendum sur la ratification du projet de traité constitutionnel européen. Sans oublier bien entendu son courage(aventure ?) politique et son initiative actuelle de claquer la porte d’un parti devenu à l’instar des partis de droite, une simple officine et la caisse de résonnasse du grand capital européen et mondial.

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots clés : Jean-Luc Mélenchon, Marc Dolez, parti politique.

 

 

POURQUOI LE MONDE CAPITALISTE EST-IL DEVENU SI FOLLEMENT OBAMANIAQUE?

novembre 7, 2008

POURQUOI LE MONDE CAPITALISTE EST-IL DEVENU SI FOLLEMENT OBAMANIAQUE ?

 

Depuis qu’il a annoncé sa candidature en janvier 2007 et obtenu l’investiture du parti démocrate, Barak Obama est devenu un phénomène planétaire. Jamais un candidat n’a suscité autant d’enthousiasme et de délires populaires et médiatiques. Lors de son passage en Allemagne, nous avons vu une foule de supporters en délire avec des gadgets et des effigies dédiés à la gloire de Barak Obama. Les associations et les comités de soutien à Barak se prolifèrent et se multiplient un peu partout dans le monde. Depuis des mois, nous sommes informés des moindres faits et gestes de Barak Obama. Les émissions des radios et des télévisions sont organisés matin, midi et soir pour nous faire comprendre les techniques très originales des élections présidentielles américaines. Jamais nous n’avons eu droit à des émissions en direct ou un tel tapage médiatique comme c’est le cas avec les élections présidentielles américaines. Les analystes, les commentateurs et les nombreux spécialistes des Etats-Unis livrent chacun ses pronostics et ses prévisions sur la politique intérieure et étrangère du nouveau président élu. Des élections, il y en a à intervalles réguliers dans tous les autres pays de la planète, pourtant, nous n’avons droit ni à des directs ni à des émissions spéciales. Dans le meilleur des cas, quelques lignes ou quelques secondes sont consacrés à telle élection ou telle autre. À l’évidence, les Etats-Unis d’Amérique ne sont pas comme tous les autres États du monde, car ils ont mené jusqu’ici eux-mêmes le monde comme bon leur semble. Nous utilisons le passé pour signifier que l’impérialisme américain appartient au passé(american imperialism is over) non pas que les Etats-Unis n’existeront plus en tant qu’Etat ou sur la scène internationale mais que le système impérialiste dont ils ont été le centre s’est effondré plus précisément parce que le nerf du système a été sectionné en plusieurs morceaux. Maintenant, la question qui se pose n’est pas de savoir si les Etats-Unis et le système impérialiste vont se relever ou continuer à exister mais s’ils sont capables de survivre. La question n’est pas la continuité d’un système mondial mais la survie. Disons-le sans détour, Barak Obama a été choisi et soutenu financièrement et médiatiquement par le grand capital international et par les classes moyennes du monde entier non pas pour ses compétences et son expérience personnelle mais se seulement pour la couleur de sa peau. Dans la crise fatale du capitalisme, le métis Obama est une bonne affaire pour le grand capital  et il pourrait rendre en ce moment crucial plus de services au système moribond qu’un président de couleur blanche. Ce choix n’est donc pas innocent et l’on a avec l’élection d’un métis à la présidence des Etats-Unis un exemple qui rappelle à bien des égards l’arrivée de Mussolini et Hitler au pouvoir en Italie et en Allemagne dans les années 20 et 30 du siècle dernier. Soyons clair et écartons tout de suite un malentendu, Barak Obama n’est ni Mussolini ni Hitler mais Barak Obama a été élu pour sauver le système capitaliste et le système impérialiste comme les régimes fascistes et nazis dans les années 1920 et 1930. ce sont les conditions objectives et psychologiques qui ont propulsé au pouvoir, Mussolini, Hitler et Obama à quelques nuances près: crise du système capitaliste, crise d’hégémonie, crise de l’idéologie dominante. Mussolini, Hitler et Obama sont liés par la conjoncture. Ce sont ces trois crises qui livrent au lecteur la clé de la réponse à la question : pourquoi le monde capitaliste est-il devenu si follement OBAMANIAQUE ?

 

ÉTAPES DE LA MISE EN PLACE DE L’IMPÉRIALISME AMÉRICAIN

 

Une nouvelle ère dans l’histoire de l’impérialisme s’ouvre au lendemain de la guerre civile en Grèce en 1944 quand la Grande-Bretagne était intervenue dans ce pays pour empêcher la prise du pouvoir par l’EAM, le Front de libération nationale contrôlé par les communistes grecs. Pour équiper l’armée et la police du premier ministre de l’époque Papandréou, les Britanniques déversèrent 760 millions de dollars de fournitures. Mais durant les derniers jours du mois de janvier 1947, il a fallu une tempête de neige pour mettre à genoux l’Angleterre, le siège d’un puissant empire ruiné financièrement au point de ne plus pouvoir entretenir une armée ou une marine. Dans la foulée, quelques grandes colonies anglaises furent libérées de la férule britannique(Inde, Birmanie, Palestine, place sous mandat de l’ONU, Afrique du sud, Guatemala, Argentine, Irak, Egypte). Le 24 février 1947, la Grande-Bretagne informa les Etats-Unis, qu’elle ne pouvait plus financer ses troupes en Grèce ni continuer à aider la Turquie. Le 12 mars 1947, Truman vint devant le Congrès pour annoncer la Doctrine Truman et pour demander une aide économique et militaire pour les deux pays, surtout pour la Grèce où la guerre faisait encore rage. Il saisit la même occasion pour lancer sa croisade idéologique contre les régimes communistes considérés comme des dictatures totalitaires. Après le retrait britannique de la Grèce, Truman confia à Clark Clifford la mission de dessiner une « politique anti-communiste globale. Telle fut la genèse de la Guerre froide. Pour empêcher la prise du pouvoir par les communistes en Europe occidentale et pour élaborer une « contre-offensive »(selon les termes de Rostow, contre l’Union soviétique en Europe de l’Est, les Américains avaient alors imaginé un plan d’aide aux Etats européens de l’Ouest. Conformément à la volonté d’un Congrès républicain, les Etats-Unis se montrèrent prêts à financer les projets européens de reconstruction et une réunion eut lieu à cet effet à Paris durant l’été 1947 pour mettre au point les détails de ce financement connu sous le nom de Plan Marshall. Les économies de l’Europe, de l’URSS et du Japon étant entièrement à reconstruire, le capital américain était là pour les aider à se relever.

 

Mais le plan Marshall n’avait pas seulement un objectif purement politique, lutter contre le communisme international mais aussi des arrières pensées économiques liées à la crise du capital américain atteint par la suraccumulation qui empêche les profits de correspondre aux besoins de valorisation du capital. L’exportation des capitaux était le seul moyen de lutter contre cette crise de suraccumulation.  Bien que l’économie américaine fût en crise, les Etats-Unis possédaient un énorme potentiel industriel et financier puisqu’ils étaient en 1944 la seule puissance industrielle sortie renforcée de la Seconde Guerre mondiale. Les trois quarts du capital investi et les deux tiers de la capacité industrielle du monde étaient concentrés dans un seul pays, les Etats-Unis ; le reste se répartissait entre les 95% de la surface de la terre. Les Etats-Unis avaient acquis une puissance telle qu’ils pouvaient décider à eux seuls de la mort ou de la survie de l’humanité. En réalité, la Seconde Guerre mondiale était du pain béni pour l’économie américaine. L’Europe détruite était considérée comme des débouchés et des marchés potentiels pour une économie moribonde caractérisée par un taux d’accumulation extrêmement bas ne dépassant pas les 3 ou 3,5%. C’est justement parce que le marché intérieur était saturé et que le capital américain était atteint par la suraccumulation que l’exportation de capitaux offrait la possibilité de se valoriser en participant aux efforts de reconstruction des États européens dévastés par la guerre.

 

Mais le problème, c’était la pénurie de dollars, car les Etats dévastés par la guerre n’en avaient pas dans les coffres de leurs banques centrales. Pour remédier à cette pénurie, les Américains avaient alors imaginé une solution géniale : donner des dollars aux États européens pour acheter les marchandises made in USA. Cette idée s’est concrétisée dans le Plan Marshall(janvier 1948-juin 1952) qui sous la forme de dons(90% au total) et de prêts permit de transférer en Europe 12 milliards de dollars, ce qui a représenté par américain environ 2800 anciens francs de l’époque ou 400 francs dans les années 1970. la France a reçu du 1 avril 1948 au 31 décembre 1951, 2 milliards 576 millions de dollars(2ème position après l’Angleterre). Ceci a permis à L’Europe en quatre ans d’accroître sa production globale de biens et services de 25% et de dépasser ainsi de 15% le niveau d’avant-guerre ; en contrepartie cela a favorisé les exportations des Etats-Unis vers l’Europe, en leur permettant de reconvertir leur économie de guerre sans chômage excessif.

 

Les destructions de la guerre avaient provoqué un extraordinaire déséquilibre dans la structure de la puissance industrielle du monde. Le premier signe de ce déséquilibre est la mise en place d’un nouveau système monétaire internationale lors de la Conférence Monétaire qui eut lieu à Bretton-Woods(USA) le 27 juillet 1944 et au terme de laquelle fut décidée la mise en place d’un étalon devise-or(ou Gold Exchange Standard). Les Accords de Bretton Woods prévoyaient le règlement des dettes entre nations en or, soit dans une monnaie nationale considérée comme équivalente à l’or parce que reposant sur un important stock d’or dans le pays qui l’émet et donc convertible en or par les Banques Centrales des pays qui la détiennent. Ce système qui a déjà fonctionné de 1922 à 1930 a l’avantage d’économiser l’or et d’alimenter les divers pays en « devise-or » c’est-à-dire en monnaie d’un pays économiquement puissant. Par contre, le système soumet l’économie mondiale à l’influence des pays à devise-or(effet de domination) et favorise à la fois le déficit de la Balance des Paiements du pays à devise-or et l’inflation chez lui et dans les autres pays(effet d’inflation importée). En 1944, les Etats-Unis détenaient les ¾ des réserves mondiales(20 000 tonnes) d’or, URSS et Chine exclues, soit 21 milliards de dollars. Ces réserves font du dollar presque équivalent de l’or d’autant que le trésor américain acceptait depuis 1954 de convertir en or les dollars détenus par les Banques Centrales des divers pays ceci au prix de 35 dollars l’once d’or. L’adage dollar is as good as gold.(le dollar vaut de l’or)est l’expression même de la puissance américaine. Car le dollar était la seule monnaie qui pouvait donner accès aux équipements indispensables à la reconstruction. Aucune monnaie n’est convertible en dollars et les ¾ du stock d’or mondial(URSS et Chine exclues) est aux Etats-Unis. Le monde avait besoin des exportations américaines de matières premières, d’équipements, de biens de consommation, tandis que les Etats-Unis n’importaient que quelques matières premières(moins de 4% de leur Produit national).  

 

CRISE D’HÉGÉMONIE ET CRISE DE L’IDÉOLOGIE DOMINANTE

 

Jusqu’en 1958, le système a fonctionné puisque les Etats-Unis possédaient un stock d’or d’environ 18 milliards de dollars et la masse des dollars détenus dans les banques centrales des divers pays était estimée à 15 milliards. Le système était donc viable et tout le monde avait confiance dans le dollar-or. Les Accords de Bretton-woods consacrent la suprématie américaine dans le monde capitaliste et dans la chaîne de l’impérialisme. Mais à partir de 1958, la situation va changer avec l’apparition des déficits cumulés des balances des paiements des Etats-Unis et de l’Angleterre. Le 15 août 1971, face à une économie américaine en pleine crise due au ralentissement de l’activité économique, chômage, inflation, déficit persistant de la Balance des Paiements, Nixon annonce la suspension de la convertibilité en or et en dollar. Les Accords à Kinston, capitale de la Jamaïque les 7et 8 janvier 1976 qui mirent fin au système de Bretton Woods né vingt deux ans auparavant permirent aux Etats-Unis de financer sa politique étrangère et de maintenir sa place de leader et l’unité au sein du système impérialiste. Le remplacement du Gold exchange Standard par les changes flottants après les Accords de la Jamaïque a permis aux Etats-Unis de financer autrement ses expéditions militaires et ses guerres impérialistes sur l’ensemble de la planète. Mais le revers de la médaille d’une politique de financement du déficit public par les manipulations monétaires et de politique de crédit gonfle artificiellement les profits et la prospérité s’accompagne d’une inflation rampante.

 

Dès les années soixante, les capitaux ont de plus en plus de mal à engendrer une masse de profit suffisante pour garantir leur expansion et leur rentabilité. L’élévation des salaires, plus régulière et l’amélioration de la production sociale ont modifié la répartition de la valeur ajoutée en faveur des salariés et au détriment des profits. La diminution de la durée du travail accompagné de l’absentéisme et de la baisse de la productivité ont entraîné un rendement moindre des capitaux investis. Prenant prétexte de la crise pétrolière de 1973, le capital reprend l’offensive sur deux niveaux : d’une part en substituant les machines aux hommes pour augmenter et la productivité et la rentabilité du capital investi et d’autre part mener une offensive idéologique visant à réhabiliter les profits et l’hégémonie du capital sur le travail. À l’intérieur des métropoles impérialistes, le capital a réussi à inverser le rapport profit/salaire en sa faveur grâce au triomphe de son idéologie, l’archéo-libéralisme qui a inspiré tous les gouvernements capitalistes qui ont mis en place toutes les mesures nécessaires pour aider le capital à retrouver sa rentabilité et ses profits. Donc pari gagné.

 

Le triomphe de la révolution conservatrice a été rendu possible grâce à une propagande visant à faire accepter la loi du marché et la loi du profit comme des lois naturelles et à la dislocation du bloc communiste européen et l’élimination du sol européen de tout ce qui s’apparente de près ou de loin au communisme et au marxisme. De1991 jusqu’à la crise financière actuelle, les quelques États capitalistes menés par les Etats-unis sont le seul maître de la planète. Pour couvrir leurs guerres impérialistes, ils ont mis en service commandé l’ONU, ses institutions et ses mécanismes juridiques. Pour éliminer le dernier bastion communiste en Europe, ils ont procédé au démantèlement de la fédération yougoslave en éveillant le nationalisme et la religion comme instrument de division entre ses différentes composantes ethniques et religieuses. Un petit rappel aux obamaniaques d’aujourd’hui, c’est le démocrate Clinton qui avait ordonné le bombardement de la Yougoslavie. Pour abattre le régime de Saddam Hussein, ils ont provoqué la première guerre du Golfe en vue d’abattre le régime irakien. Avant l’invasion de ce pays en 2003, ce sont Clinton et Blair qui bombardaient régulièrement le territoire irakien. Les événements du 11 septembre 2001 ont fourni l’occasion aux États capitalistes d’envahir l’Afghanistan en 2001 pour chasser les Talibans du pouvoir à Kaboul qui avaient été armés quelques années auparavant par les Américains pour combattre l’armée soviétique. En 2003, l’Irak est envahi et occupé et le nombre des victimes de cette invasion se chiffre par millions de morts. Sans parler de toutes les guerres et les conflits régionaux qui sont provoqués régulièrement en sous-main par les États capitalistes soit pour écouler leurs armes soit pour déstabiliser des régimes qui n’ont plus l’odeur de sainteté et pour les remplacer par leurs pions qui obéissent à l’œil et au doigt.

 

Mais les guerres impérialistes coûtent cher et de plus en cher surtout quand elles se prolongent et perdurent. Il faut de l’argent, beaucoup d’argent, car il est le nerf des guerres. Quand George W Bush lance son armée sur l’Irak, il pensait faire une bonne affaire en se remboursant les coûts de la guerre en mettant la main sur le pétrole irakien, mais la résistance sur le terrain a déjoué ses prévisions et aujourd’hui, plus de cinq ans après l’invasion, les Etats-Unis ont dépensé plus de 700 milliards de dollars sans retour sur investissement. Il en est de même de la guerre d’Afghanistan qui dure depuis sept ans avec un fiasco total ; les troupes étrangères contrôlant quelques kilomètres carrés autour de la capitale Kaboul et le reste du pays se trouve entre les mains des Talibans et des chefs locaux. Finalement ce sont les résistances opposées au Moyen-Orient par la résistance irakienne, par les Palestiniens et le Hezbollah libanais et en Afghanistan qui ont mis en échec toutes les visées impérialistes dans cette région du monde convoitée pour son pétrole et ses ressources naturelles. Outre ses mouvements de résistance, l’impérialisme américain s’est heurté à l’hostilité croissante de certains États comme l’Iran, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, l’équateur etc.  À part la Colombie et le Mexique, l’influence politique et stratégique des Etats-Unis est en perte de vitesse en Amérique latine considérée comme leur arrière-cour. Mais c’est l’offensive russe contre l’allié des Occidentaux, la Géorgie et l’impuissance des Etats-Unis et de leurs alliés à s’y opposer comme par le passé qui ont joué un rôle de révélateur de changements en profondeur dans les rapports de changements en profondeur dans les relations entre le monde capitaliste et le reste du monde. Ce coup d’arrêt donné à l’expansion des États impérialistes dans cette région hautement stratégique du Caucase et d’Asie centrale finit par persuader le capital international que désormais il n’a plus beaucoup de marge de manœuvre pour se valoriser et s’accumuler. La guerre russo-géorgienne a une portée psychologique considérable (il ne faut pas oublier que les affaires et les investissements sont avant tout une de psychologie), car cette région du monde de la mer Caspienne et d’Asie Centrale, riche en ressources naturelles et en hydrocarbures qui restait inexploitée et qui représentait pour les capitalistes du monde entier le seul et dernier territoire convoité par les capitaux américains et européens. La crise boursière et financière est certes due en partie à la faillite du système bancaire américain mais l’inertie américaine et occidentale lors de la guerre géorgienne a démoralisé le monde des affaires et des investisseurs. La faillite d’une institution plus que centenaire telle que Lehmann Brothers et la nationalisation de Fannie et de Freddie(voir notre article sur le blog) sonnent le glas non seulement du capitalisme américain mais aussi son idéologie d’accompagnement, l’archéo-libéralisme. Mais la crise qui a frappé les Etats-Unis n’a pas que des conséquences politiques et économiques et elle ne touche pas seulement un seul État ou un groupe d’États, l’Europe ou le Japon. C’est la crise du capitalisme mondial, une crise d’hégémonie au sein du système impérialiste et une crise idéologique, celle de la classe dominante. La crise d’hégémonie s’exprime par la remise en cause de la suprématie américaine doublée d’une crise idéologique, la faillite de l’idéologie dominante depuis les années 1970, l’archéo-libéralisme(pour plus d’explications, voir notre article sur le blog, comment l’archéo-libéralisme a-t-il précipité la chute du capitalisme ?).

 

LE RACIALISME AU SECOURS DE L’IMPÉRIALISME ET ANTIDOTE A LA LUTTE DES CLASSES

 

Il est vrai que c’est le peuple américain qui a élu Barak Obama, mais le peuple a toujours été complice aussi bien des dictatures que des dictateurs. Ce n’est pas parce que le peuple vote que l’on vit dans une démocratie. La démocratie est un leurre dans un système où ce sont les détenteurs des capitaux qui ont le dernier mot. Mussolini et Hitler ne sont pas tombés du ciel, ils avaient été portés au pouvoir par des électeurs italiens et allemands. Barak Obama non plus et il y a à fort parier si le système capitaliste et le système impérialiste n’étaient pas confrontés à cette triple crise économique, d’hégémonie et d’idéologie, on aura jamais entendu parler de Barak Obama. Le lecteur sera étonné de cette comparaison entre l’élection d’Obama et celle de Mussolini et d’Hitler. Pour peu que l’on examine les conditions économiques, politiques et idéologiques de l’accession de Mussolini et d’Hitler au pouvoir en Italie et en Allemagne dans les années 1920 et 1930 et l’élection aujourd’hui en 2008 d’un noir à la présidence américaine, les points de convergence et de comparaison sautent aussitôt aux yeux. Comme lors du procès de la fascisation, l’élection de Obama correspond à une offensive du grand capital mondial qui veut absolument sauver un système capitaliste en crise profonde et neutraliser les contradictions et les luttes des classes qui en découlent. Si l’on compare les bailleurs de fonds d’Hitler et de Mussolini et ceux d’Obama, ce sont les mêmes. Le fascisme et le nazisme, en Italie et en Allemagne, ont été surtout financés et appuyés par les magnats de la finance, des industriels(surtout l’industrie lourde et la métallurgie) et des grands propriétaires fonciers(les Krupp, les Thyssen, les Börsig, les Kirdorf en Allemagne, la Bnaca commerciale, la confédération de l’industrie et la Confédération de l’Agriculture en Italie). Barak Obama a récolté pour sa campagne électorale la somme de 680 millions de dollars contre 150 millions pour McCain. Qui sont ces généreux donateurs de la campagne d’Obama ? Ce ne sont pas les pauvres et les SDF de Chicago qui ont donné mais c’est le grand capital et une partie des classes moyennes.  Pensez-vous que le grand capital donnerait gratuitement de l’argent surtout à un noir américain s’il n’avait pas bien calculé son coup et s’il n’avait pas des arrières pensées politiques ? Les troupes qui ont porté le fascisme et le nazisme au pouvoir, ce sont celles de Barak Obama, les classes moyennes urbaines menacées par la paupérisation et la prolétarisation et qui misent sur son joker pour les sauver de cette descente en enfer. Les électeurs qui avaient élu Hitler et Mussolini pensaient trouver « l’homme providentiel » et il en est de même des électeurs d’Obama qui croient avoir trouvé leur « homme providentiel ». La propagande émotive et suggestive qui a vendu Hitler et Mussolini aux foules est la même que celle d’Obama qui a fabriqué pour les couches populaires un ersatz de religion et le vieil opium leur enseignant le stoïcisme, la patience et le courage. Les discours d’Hitler et de Mussolini sont truffés de références à la religion, lisons ou écoutons les discours d’Obama et nous trouverons le même appel à l’obéissance et à l’ascétisme. La même démagogie anime Hitler, Mussolini et Hitler, car ils promettent tous les trois de servir le peuple alors qu’ils travaillent avec acharnement à sauver un système capitaliste en crise qui a érige l’exploitation de l’homme par l’homme en loi naturelle. Une dernière comparaison vient du fait que Mussolini, Hitler et Obama étaient des hommes obscurs avant d’être propulsés par le Grand capital et les classes moyennes au pouvoir. En réalité, ce sont la crise, économique, politique et idéologique et la conjoncture qui ont été le facteur déterminant pour leur promotion sociale et politique. Le parti national-socialiste qui pendant dix ans n’avait été rien d’autre qu’une petite bande d’excités et qu’une petite minorité radicale de droite, se développa soudain en un parti de masse et en mouvement national de rassemblement populaire qui, en l’espace de trois ans, engloutit 75% des anciens électeurs des partis politiques traditionnels de droite, de centre et de la social-démocratie et put, en juillet 1932, réunir sur son nom 37,4% des suffrages. Un an et demi avant les élections présidentielles Barak Obama était un parfait inconnu du grand public américain. Puis soudainement, il a été propulsé sur la scène médiatique après une première crise du surprime en août 2007 et surtout après l’effondrement du système financier américain et la faillite des grandes banques américaines. Au risque de heurter le sens commun, Hitler a utilisé le racialisme pour annexer de territoires habités par des minorités allemandes et pour fonder ce qu’il appelait le Grossdeutsche Reich comprenant l’Allemagne, l’Autriche et les Allemands du Pays des Sudèles (Tchécoslovaquie), Memel land (Lituanie), Suwalki, Ciechanow, Dantzig, Pomorze, Poznan, Silésie (Pologne) ; Eupen, Malmedie, Moresnet(Belgique). Barak Obama utilise aussi le même argument du racialisme pour se faire élire président des Etats-Unis d’Amérique avec le même objectif d’Hitler, restaurer la suprématie américaine pour rejouer le même rôle que celui d’après la Seconde Guerre mondiale. Hitler voulait essayer les conditions humiliantes du traité de Versailles de 1919 et Barak Obama veut aujourd’hui redonner à l’Amérique la force pour réanimer un système impérialiste moribond et agonisant. Le cadre de cet article ne nous permet pas de multiplier les points de convergence entre l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie et l’Amérique de Barak Obama. Selon nous, les conditions d’accession au pouvoir d’Adolphe Hitler, de Benito Mussolini et de Barak Obama sont exactement les mêmes puisqu’elles correspondent à une triple crise économique, d’hégémonie et une crise idéologique de la classe dominante. Il en est de même des velléités impérialistes de l’Allemagne d’Hitler, d’Italie de Mussolini et de l’Amérique de Barak Obama qui sont toujours les mêmes malgré les quatre-vingts ans qui séparent les acteurs en présence.

 

Prenons maintenant le problème d’Obama sous un autre angle et sous un aspect un peu différent. Suivons à la lettre le slogan électoral d’Obama, nous pouvons changer, We can change. Mais changer quoi ? Nous avons eu en France en 1981 l’expérience d’un premier président socialiste à accéder à la Présidence de la République Française. Comme les Américains qui ont dansé et sablé le champagne pour fêter la victoire du premier président noir élu, nous avons-nous aussi dansé toute la nuit à la place de la Bastille pour fêter la victoire de François Mitterand, celui-là qui quelques jours auparavant, hranguait les foules en leur promettant une rupture avec le capitalisme. En réalité, le régime socialiste en France à duré du 10 mai au soir au 11 mai le temps que l’alcool de la veille perde ses effets. Puis c’est le retour dans le bercail du grand capital qui s’est affolé pour rien le soir du 10 mai et la soumission à la loi du profit et à la météo de la bourse qui avaient repris leur droit et leur cours normal. En quoi Barak Obama sera-t-il différent de tous ceux qui voulaient changer l’ordre des choses dans le capitalisme. Issu et soutenu par le aprti démocrate, quelle différence y-a-t-il entre le parti démocrate et le aprti républicain ? aucune, puisque, pour reprendre l’expression de Julius Neyrere, ce sont les deux partis uniques qui sont d’accord pour préserver les structures d’un système. La diféfrence qui les sépare, ce sont les moyens de le renforcer. Pour donner un vrai contenu au mot changement dans un système capitaliste, il faut d’abord décréter l’abolition de la propriété privée pour empêcher l’extorsion de la plus-value par les capitalistes et les détenteurs des moyens de production. Obama sera-t-il capable de franchir le pas ? Bien entendu, c’est une question que l’on se pose, car, si par malheur pour lui, il commettait l’imprudence de s’approcher trop du nerf de l’exploitation capitaliste qu’est la propriété privée, son sort serait scellé dans les 24 heures chrono et il ne serait pas différent de celui de Salvador Allende au Chili le matin du 11 septembre 1973.

 

Mais, Obama ne franchira ce pas, car malgré la couleur de sa peau, il a été fortement acculturé et il a été bien nourri aux mamelles des institutions académiques bourgeoises. Il serait étonnant que cet homme de couleur puisse sortir du rang et cracher dans la soupe. Ce n’est pas la couleur de la peau qui changerait quoi que ce soit à l’ordre capitaliste existant, car si la couleur de la peau pouvait changer quelque chose, nous n’aurions jamais vu des millions d’africains mourir de faim en Afrique et des millions de blancs vivre dans la misère dans les Etats capitalistes habités majoritairement par des blancs. La question des races, des couleurs, des nationalités, des nations et des couleurs, ce sont des histoires et des fables qui ont été inventée de toutes pièces par les idéologues de la bourgeoisie pour neutraliser les luttes des classes dans les sociétés capitalistes. En opposant les races, les ethnies et les hommes de couleur aux blancs les uns autres, les capitalistes peuvent dormir tranquillement, car les classes dominées s’épuisent pendant ce temps dans des combats d’arrière-garde sans savoir où se trouve leur vrai ennemi, la classe exploiteuse. Il faut bien dire que le capital possède assez de ressources et il est assez astucieux et assez malin pour inventer de stratagèmes susceptibles de neutraliser les contradictions sociales et déjouer les luttes des classes. Le capital sait par expérience plus que séculaire comment il faut agir et à quel moment il faut agir, quand il faut prendre l’offensive et quand il faut un repli tactique pour mieux rebondir. Il sait aussi comment placer ses valets et ses serviteurs aux postes de commande. Prenons l’exemple de la colonisation blanche en Afrique. Quand les colonisateurs européens ont vu arriver le vent du changement et des révoltes, ils ont abandonné à temps les commandes du navire à des autochtones ayant la même couleur de peau que leurs semblables. Des noirs ont certes récupéré les fauteuils des anciens colonisateurs blancs, mais les choses n’ont guère changé puisque le vrai commandant de bord demeure le capital qui a seulement déménagé son siège social d’Abidjan, de Dakar, de Lagos, de Douala à Paris, Londres, Bruxelles. Quand l’Apartheid en Afrique du Sud commençait à sentir mauvais, les capitalistes se sont précipités pour extraire Mandela de sa cellule pour en faire un beau gadget médiatique et un marketing politique pour donner une image moins cruelle du système capitaliste. Ils ont remplacé le blanc Peter Botta par le noir Nelson Mandela à la tête de l’Afrique du Sud, mais qu’a-t-il apporté Mandela au peuple noir sud africain ? Mandela a pris le fauteuil de Peter Botta, mais qu’a-t-il fait le noir Mnadela de plus que son prédécesseur pour améliorer la vie quotidienne des millions de sud africains qui continuent à vivre les bidonvilles de Johannesburg et à subir quotidiennement le chômage, la misère, l’exploitation et la pauvreté dans le premier pays producteur de diamants et d’or du monde ? On peut se demander si l’internationale capitaliste n’a pas agi de la même façon en misant sur la couleur de peau de Barak Obama.

 

Ceux qui ont soutenu la candidature de Barak Obama à la présidence des Etats-Unis ont fait un calcul sommaire. La crise fatale que vit actuellement le monde capitaliste va produire de plus en plus de chômeurs et de plus en plus d’exclus qui viendront gonfler une armée de réserve déjà en expansion exponentielle. Au fur et à mesure de l’aggravation de la crise, les contradictions sociales vont de plus en plus s’exacerber et elles vont inexorablement trouver leur solution d’une manière ou d’une autre dans une intense et implacable lutte des classes. Les noirs américains formeront le cœur de cette révolte sociale du fait de leur nombre et de leur position sociale et économique subalternisée. En mettant un noir à la tête des Etats-Unis, les capitalistes espèrent retarder l’échéance fatale en créant un phénomène d’identification les victimes du capitalisme et leur chef qui a la même couleur de peau qu’elles et qui de ce fait neutraliserait les contradictions sociales et retarderait leur solution par d’intenses luttes des classes. En installant Hitler et Mussolini au pouvoir en Allemagne et en Italie dans les années 1920 et 1930, le grand capital voulait neutraliser les contradictions sociales engendrées par la crise du capitalisme et celle de l’idéologie dominante. Finalement, c’est la Seconde guerre mondiale qui a résolu les contradictions. En faisant élire un afro-américain à la présidence des Etats-Unis en la personne de Barak Obama, l’internationale capitaliste espèrerait ainsi une fois encore neutraliser les contradictions sociales aux Etats-Unis en empêchant que l’incendie ne s’étende à d’autres États capitalistes comme ce fut le cas au XIXe lors du Printemps des peuples avec les révolutions populaires en Europe en 1848. Cela explique pourquoi le monde capitaliste est devenu si follement OBAMANIAQUE.

 

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clés, Obama, monde capitaliste, élection, Etats-Unis, crise, économie.

 

LES CLASSES MOYENNES PEUVENT-ELLES ENCORE SAUVER LE CAPITALISME?

novembre 2, 2008

LES CLASSES MOYENNES PEUVENT-ELLES ENCORE SAUVER LE CAPITALISME ?

 

Tout récemment, nous avons lu une interview d’un géographe marxiste américain qui, tout en reconnaissant la crise du capitalisme, attribue à ces fameuses classes moyennes un rôle de sauveur du système. Aussitôt, nous avons voulu savoir ce que ce sont en réalité ces classes moyennes, leur nature, leurs caractères et leur rôle au sein du capitalisme aujourd’hui. Le cadre de cet article ne nous permet guère d’entrer dans les subtilités des débats idéologiques qui ont opposé depuis plus d’un siècle les partisans d’une troisième classe située à mi-chemin entre la bourgeoisie et la classe ouvrière et les théoriciens marxistes qui s’en tiennent à l’existence des deux classes antagonistes. Notre thèse est que les classes moyennes n’existent pas en soi ; elles sont plutôt des groupes intermédiaires générés par l’expansion du capital au cours de son développement historique. Les quelques éléments de réponse apportés peuvent nous dire si oui ou non les classes moyennes seront ce remède miracle et ce dernier recours pour réanimer un système capitaliste en phase terminale.

 

NATURE ET CARACTÈRES DES CLASSES SOCIALES

 

Les classes sont une catégorie historique ; leur existence est liée à une étape historique déterminée du développement de la production sociale. Avec le développement de la propriété privée des moyens de production, la répartition des richesses ne cesse de s’accentuer. Au sein du mode de production capitaliste, les classes sociales sont distribuées en fonction des hommes dans les rapports de production où ceux qui détiennent les moyens de production peuvent s’approprier légalement c’est-à-dire sous forme de contrat de travail soit-disant « librement négocié entre l’employeur et le salarié », le travail de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre comme marchandise. Autrement dit, la cause et l’origine de la division de la société actuelle en deux classes sociales sont dues au régime juridique qui consacré l’appropriation privée des moyens de production. 

 

Pour maquiller l’origine de l’exploitation capitaliste, les idéologues de la bourgeoisie s’ingénient à nier l’existence des classes sociales. Ils essaient de déformer les causes de la division de la société en deux classes sociales antagonistes en se référant à la biologie, à des notions raciales et psychologiques, aux dons naturels et innés de l’individu. Si ceux qui gouvernent la société sont là, cela est dû à leurs prétendues aptitudes « naturelles » pour mener gouverner ceux qui n’en ont pas. Les théoriciens de l’organisation assignent aux personnes des capacités plus ou moins grandes pour organiser la production sociale en distinguant entre les « organisateurs » et les « exécutants ». Ils prétendent que si les capitalistes sont devenus des capitalistes, c’est grâce à leur « talent inné» et à leurs « capacités personnelles » d’organisateurs. Ils oublient évidemment le système de la propriété privée des moyens de production qui leur a permis d’exploiter les travailleurs et de s’élever grâce aux richesses amassées (volées et extorquées) ainsi en dominateurs et organisateurs. Car si ces théoriciens cherchaient à aller un peu au fond des choses, ils découvriront par eux-mêmes que les rapports de répartition sur le plan économique sont déterminés par le système de propriété des moyens de production. Dans Impérialisme et classes sociales, Schumpeter s’efforce de réfuter le schéma marxien des classes sociales antagonistes en évoquant la notion de mobilité au sein des classes. Pour appuyer sa démonstration, il prend l’exemple de la noblesse allemande au temps des Hohenstaufen et la bourgeoisie industrielle de la période du capitalisme développé. Ce n’est pas le lieu ici d’examiner tous les arguments de Schumpeter et de les soumettre à la critique. Disons que Schumpeter, comme tous ses acolytes qui voulaient réfuter le concept marxiste des classes sociales et donc en dernier lieu l’idée même des luttes des classes dans les sociétés, cherche par tous les moyens à réfuter la théorie marxiste des deux classes. Dans ses analyses des classes sociales, Schumpeter commet une bévue quand il considère que la noblesse allemande de l’époque des Hohenstaufen formait non pas une seule classe mais deux : d’une part les princes avec leurs vassaux et d’autre part les simples chevaliers.(Impérialisme et classes sociales, p.170). Ce qui fait dire à Schumpeter que les princes et les vassaux constituaient deux classes distinctes, ce sont des différences liées au rang, au statut aux droits juridiques, au mode de vie, au pouvoir et à l’absence d’intermariages. Mais ces différences que Schumpeter considère comme des critères distinctifs des princes et de leurs vassaux, ce sont en réalité des différences entre deux échelons du système hiérarchique féodal et elles ne sont en aucun cas des signes qui délimitent les frontières  entre classes. Schumpeter confond en effet hiérarchie et classe, car le système hiérarchique n’est pas pour autant synonyme de classes, car, comme on l’a dit, le critère pertinent qui différencie les classes entre elles, c’est l’appropriation des moyens de production qui détermine à la fois la place que les groupes et les individus occupent dans la production sociale et par les rapports qu’ils entretiennent avec les moyens de production, leur rôle dans l’organisation du travail et la grandeur de la part de chacun d’eux dans le partage des richesses. Il ne faut donc pas confondre classes et système hiérarchique et la bourgeoisie a certes aboli le système hiérarchique de l’Ancien Régime sans pour autant abolir sa propre domination qui existe toujours, car il ne faut jamais perdre de vue que l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes.(Marx, Engels, Manifeste du parti communiste).

 

QU’EN EST-IL DE LA MOBILITÉ AU SEIN DES CLASSES ?

 

Schumpeter n’a pas seulement confondu groupes et classes, système hiérarchique et classes, il s’est ingénié aussi à montrer la mobilité au sein des classes et cela dans le but de réfuter le schéma marxien des deux classes antagonistes, la bourgeoisie et le prolétariat. A travers de l’idée de mobilité au sein des classes, Schumpeter et tous ses acolytes ont voulu donner un visage humain du capitalisme en faisant croire que ce système est susceptible d’être réformé et amélioré de l’intérieur sans évidemment le détruire par des réformes et une relative redistribution des richesses sociales entre les différents groupes qui le composent. Cette prétendue réformabilité du capitalisme est à l’origine du réformisme des partis socialistes et de la social-démocratie qui ont exercé une influence néfaste sur le mouvement ouvrier depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours en le menant à l’intégration et au quémandage des miettes dans les sociétés capitalistes.

 

A examiner de plus près l’idée de mobilité et toutes ces fadaises redites comme promotion sociale, réussite sociale etc. on découvre aussitôt la supercherie, des leurres et des slogans creux dépourvus de toute attache empirique. Disons en deux mots pourquoi la mobilité entre les deux classes est impossible dans les sociétés capitalistes. Il existe bien entendu des individualités qui ont réussi à s’enrichir et à sortir de leur classe d’origine et il y a des salariés qui gagnent cent mille fois le salarié d’un OS ou d’un agent de maîtrise.  Mais ces nouveaux riches et ces nouveaux salariés chèrement payés, managers, technocrates, PDG etc, ont-ils pu changer quoi que ce soit aux structures des classes au sein du capitalisme depuis deux siècles ? On ne peut qu’en douter, car ces quelques personnes qui se sont enrichies en exploitant les salariés et en ruinant au passage quelques capitaliste deviennent à leur tour de nouveaux exploiteurs conformément à cette implacable logique qu’est le profit. Nous ne pensons pas que ces nouveaux riches, en s’arrachant à leur classe d’origine, se sont mis à distribuer leurs profits à leurs salariés les et à associer aux prises de décision dans l’entreprise. Si l’on prend l’exemple des technocrates, des managers et des PDG, ils sont loin de former une nouvelle classe indépendante du pouvoir du capital qui les salarient. Disons plutôt qu’ils ont l’usufruit tant qu’ils font fructifier la propriété du Capital et puisqu’ils ne sont pas les vrais propriétaires du pouvoir économiques, on peut tout simplement les considérer pour les techniciens de surface du grand capital.

 

Contrairement aux utopies largement répandues, la réussite économique et professionnelle n’implique pas la suppression des barrières sociales. Même si des individus expriment des aspirations pour l’ascension sociale, ce sont des contraintes objectives qui l’en dissuadent. En réalité, ce sont les classes sociales elles-mêmes qui érigent leurs propres barrières en limitant les aspirations de leurs membres soit de descendre pour les membres de la classe bourgeoise vers la classe ouvrière soit de remonter des membres de la classe ouvrière vers la classe bourgeoise. Il y a aussi bien d’autres facteurs matériels et psychiques qui limitent la mobilité entre les classes sociales. D’abord, l’écrasante majorité des hommes sont devenus prisonniers de leur environnement, de leurs villes, de leurs banlieues, de leurs quartiers, et d’un rythme de vie trop rapide qui ne leur laisse ni répit ni repos. Car dans le mode de production capitaliste, il faut sans cesse produire et sans cesse consommer et même le temps libre, le temps des loisirs et de « consommation « culturelle » est un temps de consommation et dépenses, source de profit pour les capitalistes. Le temps et l’espace sont mesurés en fonction de la production, du rendement, de l’efficacité. Les conséquences psychiques sont considérables. Ceux qui vivent dans les sociétés capitalistes ont perdu tout sens de l’orientation dans la vie et ils sont devenus des hommes aliénés et des esclaves d’un système de production et de consommation. L’homme au travail, l’homme de la rue, est victime d’une perte inconsciente du sens. Prisonnier d’un environnement orienté suivant des modèles qui lui échappent, subissant les cadences infernales du travail dans l’entreprise, sollicité 24 heures sur 24 heures par la publicité et les mass medias, contrôlé et observé par une myriade d’observatoires policiers et civils, fiché avec une précision quasi mathématique jusqu’à voir ses organes les plus intimes grâce au rayon laser installé dans les aéroports, l’homme des sociétés capitalistes court sans cesse après l’argent qui devient à la fois une obsession et un foyer de cristallisation psychologique et d’investissement affectif. Il devient obsédé par l’argent simulé par les mass medias comme le signe de la réussite personnelle, de l’efficacité et de la puissance. Mais comme l’argent n’a pas de sens par lui-même, la vie devient un vide sidéral. D’où les frustrations et une chronique instabilité psychique qui minent l’individu et qui le déstabilisent d’une façon irréversible. Comment dans cette situation dramatique, l’homme a-t-il encore l’envie, le courage et l’énergie pour franchir les barrières de sa classe ? L’individu totalement dépossédé n’a plus conscience de ses aspirations et il perd jusqu’au sens de son existence. Il devient étranger à lui-même et il devient donc un homme aliéné. Car qu’est-ce l’aliénation si ce n’est cette modification de la posture psychique qui oblige les individus à renoncer involontairement et inconsciemment à penser par eux-mêmes leurs propres conditions d’existence?

 

À cette forme de dépossession de soi s’ajoute une deuxième forme, s’ajoute le sentiment d’un immense gâchis de la vie au sein du capitalisme. Les vrais producteurs des richesses sociales se voient ainsi dépossédés des fruits de leur travail au profit d’une poignée de profiteurs et d’exploiteurs. Avec les progrès techniques vertigineux depuis la Révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle, les hommes d’aujourd’hui ne devraient pas travailler que quelques deux ou trois heures par jour et le reste du temps devrait être consacré à l’épanouissement de l’esprit et à la culture. Or les hommes du XXIe siècle sont astreints à des conditions de travail et à des horaires de travail aussi harassants qu’il y a deux siècles. Leurs salaires ont certes augmenté par rapport à ceux du XIXe siècle, mais les sollicitations de la publicité et les facilités accordées à la consommation pour résorber une partie seulement de la déchetterie générée par l’industrie poussent les travailleurs à s’engager dans des nouvelles dépenses très souvent consacrées à l’achat des objets superflus qui n’ont rien à voir avec la satisfaction de leurs propres besoins. Les sociétés capitalistes sont ainsi entraînées dans un cycle infernal et dans une course à la consommation qui oblige leurs membres à vivre pour consommer au lieu de consommer pour vivre. La possession anarchique et inconsidérée des objets devient ainsi un remède et un soin palliatif à des angoisses existentielles générées par le phénomène de l’aliénation et la dépossession de soi. Le statut de besoin a changé et il est désormais conditionné par le régime de production-consommation des biens qui n’a plus rien à voir avec la satisfaction des besoins biologiques des êtres humains définis comme les moyens de résister à la mort. Stimulé par la publicité et les mass-medias, les hommes de la société capitaliste expriment sans doute des aspirations, soient-elles parfois confuses, mais les barrières psychologiques et matériels empêchent leur réalisation du fait de l’accaparement d’une grande partie des richesses sociales par une minorité et d leur pérennisation depuis des siècles. Entre les besoins et les aspirations, les comportements des individus et des groupes sont orientés par leurs intérêts. Mais dans une société de classes, ce sont les intérêts de classe qui prennent le dessus sur les besoins vitaux des êtres humains subsumés sous les besoins superflus et les désirs artificiels. Avec toutes ces richesses accumulées, un système de répartition juste aurait pu satisfaire les besoins élémentaires de tous les êtres humains de la planète. Or ce que l’on découvre aujourd’hui, c’est le règne du régime de la rareté au milieu d’une montagne de marchandises. Pour survivre, les sociétés capitalistes deviennent en proie au désir. La manipulation des désirs par les images, les sons, les écrits et aujourd’hui à une échelle planétaire permet de vendre plus facilement et plus cher certains objets futiles en soi en augmentant leur valeur marchande. Les intérêts des capitalistes et la domination économique d’une classe étouffent les vraies aspirations des individus au profit d’aspirations confuses ou des pseudo-aspirations. Ce sont ces aspirations contradictoires qui limitent la mobilité sociale en engendrant l’inertie psychique qui rend floue toute vision claire de l’avenir.

 

D’autres barrières se dressent pour limiter la mobilité sociale, par exemple, la mobilité professionnelle, ascendante, latérale ou descendante. Le fait de pouvoir ou de ne pas pouvoir franchir certains échelons de la hiérarchie dans la branche de production où l’individu travaille. Dans une période de croissance et de faible taux de chômage, les hommes au travail pouvaient encore changer de métier ou de branche d’activité professionnelle tout en gardant le même salaire, la même qualification. Mais les aspirations des individus surtout celles des salariés actuels deviennent nulles devant les inquiétudes suscitées par un chômage de masse qui les oblige à accepter n’importe quoi, le statu quo, la perte de salaire, l’augmentation de la cadence, la régression dans la hiérarchie des emplois, les licenciements. Cette instabilité psychologique limite les aspirations des hommes et donc leur mobilité sociale car la seule chose qui les préoccupe, c’est tout simplement leur survie biologique en quête d’un salaire, même un salaire de misère, pour ne pas finir dans la rue.

 

Comme il est très rare de voir des membres de la classe bourgeoisie aspirer à devenir des prolétaires et des manœuvriers, ce sont plutôt ceux qui se retrouvent dans le bas de l’échelle sociale qui aspirent à devenir des riches et des bourgeois. On peut dire que la question de la mobilité sociale est à sens unique, du bas vers le haut et rarement dans le sens inverse. Admettons que j’aie réussi à gravir tous les échelons et à faire partie enfin membre de la classe bourgeoise. Mon compte bancaire est maintenant bien garni et je possède à présent des manoirs, des châteaux et des propriétés un peu partout. Qu’aurai-je encore à espérer posséder et à avoir de plus après tout ce que je possède à présent? Avoir, posséder, accumuler des biens et amasser des fortunes, mais qui sont ceux qui ont été à l’origine de ma fortune et de mes richesses ? Ce sont des pauvres gens que j’ai exploités et dont j’ai bousillé la vie pour m’enrichir et m’enrichir encore un peu plus. Mais au fond de moi-même, je me pose la question suivante : est-ce l’exploitation des hommes grâce à mon capital qui est la finalité de ma vie terrestre ? Vu de l’extérieur, le monde de la bourgeoisie est un monde merveilleux qui suscite biens d’envies et de convoitise mais une fois dedans, c’est un monde pourri jusqu’à la moelle, car il est habité par des hommes qui ne maîtrise qu’une seule langue :  celle de l’argent. Mais comme l’argent n’a pas de sens par lui-même, on peut se demander s’il valait bien la peine d’aspirer à monter sur l’échelle sociale, à changer de classe au péril de sa vie et de sa santé et à dépenser tant d’énergies et tant d’efforts pour accéder à un monde vide et avilissant, un univers peuple de renards et de requins qui est le monde de la bourgeoisie.  

 

CLASSES MOYENNES OU AGENTS DE REPRODUCTION DU CAPITALISME ?

 

La question des classes moyennes renvoie nécessairement à celle de la reproduction du mode de production capitaliste. La reproduction d’abord simple et ensuite élargie a été traitée par Marx dans le livre II du Capital, première section, chapitre 2 consacré au procès de circulation du capital et au cycle du capital productif. À notre connaissance, Marx n’a pas directement traité de la question des classes moyennes, mais l’idée de la reproduction simple et élargie suggère que le système capitaliste a certes besoin de la classe ouvrière pour produire de la plus-value mais aussi des groupes et d’agents exécutants pour faire fonctionner les différents rouages du capitalisme. Le livre II du capital qui décrit le procès d circulation du capital, notamment le chapitre relatif au cycle du capital productif, fournit la matière et le point de départ pour mieux comprendre la nature et les caractères de ces groupes intermédiaires qui s’interposent entre le capital et le travail, des groupes que l’on connaît sous le nom de classes moyennes. Comme il n’y a pas de production possible sans la reproduction des conditions matérielles, le capital suppose le travail salarié et le travail salarié suppose le capital. Le capital ne peut se multiplier qu’en s’échangeant contre de la force de travail et la force de travail ne peut s’échanger que contre du capital en accroissant le capital, en renforçant la puissance dont il est l’esclave. Lorsque le capital s’accroît, la masse du travail salarié grossit et le nombre des ouvriers augmente. L’accroissement du capital est par conséquent l’accroissement du prolétariat c’est-à-dire de la classe ouvrière. Nous avons déjà un premier élément qui délimite les frontières entre la classe capitaliste et la classe ouvrière et qui s’exprime par l’extorsion de la plus-value.

 

Cet isomorphisme entre l’accroissement du capital et l’accroissement de la classe ouvrière, on le retrouve dans le procès de circulation du capital qui constitue un moment ou un maillon dans le cycle du capital productif. Pour Marx, en effet, l’accumulation et la reproduction élargie dépendent du cycle du capital productif qui signifie « le fonctionnement périodiquement renouvelé du capital productif, donc la reproduction, autrement dit le procès de production du capital comme procès de reproduction en rapport avec l’augmentation de valeur ; non seulement production, mais reproduction périodique de plus-value. »(le Capital, Livre II, Section première, chapitre II, les éditions sociales, p. 58). Ce concept de capital productif revêt une importance capitale, car c’est lui qui va nous livrer la clé de l’explication pour mieux cerner le statut et le rôle des classes moyennes. Si Marx a traité de la question du capital productif, c’est pour mettre en évidence l’idée selon laquelle la reproduction du mode de production capitaliste ne se fait pas d’une manière anarchique et aléatoire mais qu’elle est soumise à des déterminations qui prennent leur source dans la production de la plus-value. Autrement dit, la reproduction du système capitaliste ne se fait pas n’importe comment et dans n’importe quelles conditions mais elle suppose d’abord et avant tout une grosse masse de plus-value disponible destinée à la rémunération d’une armée d’agents distribués sur tous les échelons de la hiérarchie et qui sont chargés de faire tourner les rouages de la machine tant au niveau de la production des biens matériels qu’au niveau des différents appareils de l’idéologie dominante. En termes plus clairs encore, pour la reproduction du système capitaliste, il faut d’une part de la plue value générée au cours du procès du capital productif et d’autre part transfert de la plus-value créée par le travail productif vers des agents et des groupes chargés de la reproduction du système capitaliste. Nous avons d’ores et déjà deux éléments importants : d’un côté un lieu de production de la plus-value grâce au procès du capital productif et de l’autre la sphère de circulation animée par une myriade d’agents et de personnels bénéficiaires du transfert de la plus-value pour soit surveiller les ouvriers dans les usines(chefs, chefaillons, ingénieurs, managers, technocrates etc.) soit diffuser dans le corps social l’idéologie dominante(professeurs, fonctionnaires, intellectuels etc.). Cette distinction de lieu de production de la plus-value et de procès de circulation du capital nous montre que les salariés de la sphère de circulation reçoivent une partie de la plus-value produite par le capital productif et ils sont à ce titre des agents et des groupes improductifs dans le sens où ils ne sont pas eux-mêmes les créateurs de la plus-value et de la valeur. Bien qu’elle soit improductive, cette catégorie d’agents et d’excutants est néanmoins nécessaire à la production des rapports sociaux de production et à la reproduction du mode de production capitaliste dans son ensemble. Pour affiner un peu plus les analyses marxistes, on peur dire que si le capital avait besoin d’une classe ouvrière pour s’accroître et s’accumuler, il a aussi besoin de groupes et d’agents improductifs engagés dans le procès de circulation du capital. C’est pourquoi, ces groupes intermédiaires ne constituent pas une classe en soi mais des groupes-relais dont l’existence est intrinsèquement liée au capital productif qui les rétribue pour services rendus, c’est-à-dire leur contribution à la reproduction des conditions de production capitalistes et des rapports sociaux capitalistes.

 

Au vu des éléments qui viennent d’être présentés, nous allons tenter de répondre à la question : les classes moyennes peuvent-elles sauver le capitalisme. Nous venons de voir que ces « classes moyennes » qui ne forment en aucun cas une troisième classe au sein du capitalisme sont des groupes improductifs dont l’existence et la raison d’être dépendent intrinsèquement du capital productif. Mais quand le capital productif est lui-même en crise, les groupes intermédiaires qui en dépendent le seront fatalement, car ils vivent que grâce au transfert de la plus-value du capital productif. Quand on parle de capital productif, il faut entendre par ce terme, le capital industriel qui selon Marx, le « seul mode d’existence du capital où sa fonction ne consiste pas seulement en appropriation mais également en création de plus-value, autrement dit, de surproduit » Et d’ajouter « C’est pourquoi il conditionne le caractère capitaliste de la production ; son existence implique celle de la contradiction de classe entre capitalistes et ouvriers salariés »(Livre II, première section chapitre premier, p.51). Aujourd’hui, le capital industriel est en crise et il va entraîne par effet de domino dans son sillage ses agents d’exécution qui ne peuvent que constater leur incurie et leur impuissance. Ceux qui misent aujourd’hui sur ces groupes intermédiaires(les classes moyennes) pour sauver le capitalisme d’une mort annoncée seront déçus, car ec qui a permis à ce dernier de surmonter ses crises cycliqyes du passé, c’était le capital productif industriel et non pas la consommation parasitaire de ces groupes improductifs et parasitaires mais l’industrie. Le capital productif industriel, ce lieu de production de la plus-value, ayant quasiment disparu dans les sociétés capitalistes du centre(Etats-Unis et Europe), les classes moyennes vont être à leur tour frappées de plein fouet par la crise actuelle dont les premiers symptômes apparaissent avec la crise du surprime aux Etats-Unis due non pas à l’imprévoyance des banquiers qui ont accordé des prêts à des futurs propriétaires insolvables mais à des anciens fonctionnaires et à des agents qui étaient employés par les Etats américains et qui ont été licenciés suite à des restrictions budgétaires. La crise du capitalisme américaine a d’abord pour origine la crise du capital productif comme partout ailleurs dans les États capitalistes qui ne produisent suffisamment de plus-value pour en transférer une partie à leurs agents chargés de la reproduction du système capitaliste dans son ensemble. Le crédit est certes une solution mais une solution à court terme, car le crédit est lui-même tributaire du capital productif qui est en panne.

 

Quant aux comportements politiques et idéologiques de ces groupes intermédiaires, l’histoire nous fournit une belle leçon de ce lien congénital entre classes moyennes et capital. Le fascisme et le nazisme seraient impensables en Europe durant les années 20 et 30 du siècle sans le soutien de ces groupes intermédiaires (les clases moyennes) qui ont fait le lit de Mussolini et d’Hitler et qui se sont unis au grand capital pour combattre le communisme. Comme à l’époque du fascisme et du nazisme, cette même force sociale, ces groupes intermédiaires(les classes moyennes) seront à nouveau à côté des capitalistes et de la bourgeoisie pour combattre tous ceux qui veulent en finir avec le capitalisme et son système d’exploitation de l’homme par l’homme.

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clés : classes moyennes, capitalisme, mobilité sociale, crise.