Archives pour décembre 2008

STRUCTURALISME,IDEOLOGIE ET POLITIQUE(III)

décembre 18, 2008

STRUCTURALISME, IDÉOLOGIE ET POLITIQUE(III)

 

ORIGINES IDÉOLOGIQUES ET POLITIQUES DU STRUCTURALISME

 

Le structuralisme était conçu comme une arme dirigée contre la théorie marxiste de l’histoire et les marxistes ne s’y sont guère trompés. C’est Roland Barthes qui résume parfaitement la situation quand il écrit « il semble bien que la principale résistance au structuralisme soit aujourd’hui d’origine marxiste et que ce soit autour de la notion d’histoire qu’elle se joue »(Lettre nouvelle, février 1963). Pour s’attaquer à la théorie marxiste de l’histoire,  il faut commencer par démolir le concept des deux classes antagonistes. Rappelons sommairement comment sont déterminées les classes sociales dans le mode de production capitaliste. La division de la société en classes sociales résulte de son développement économique qui distribue les acteurs sociaux en deux places fondamentales : une place de dominant et d’exploiteur et une classe de dominé et d’exploité. La cause de cette polarisation est due au rapport différent vis-à-vis des moyens de production qui déterminent le rôle de chacune des deux classes dans l’organisation sociale du travail, des modes d’obtention et l’importance de la part des richesses dont dispose chaque classe. Les classes exploiteuses aspirent à maintenir et à renforcer leur position dominante sur le plan économique ; elles travaillent constamment à satisfaire sa soif d’exploitation en augmentant toujours plus l’exploitation, c’est-à-dire le profit. la classe exploitée qui n’a que sa force de travail à vendre aux capitalistes n’a qu’une solution pour échapper à son sort : lutter contre l’oppression économique et politique de la classe exploiteuse. Dans la société de classes, la lutte de classe est inévitable et cette lutte antagoniste trouve son expression dans les heurts violents entre dominants et dominés. La lutte de classe est le moteur du développement de la société et sa transformation qualitative.  De ce qui précède, deux principes peuvent être dégagés : 1° les classes sociales sont des groupes sociaux déterminés par leur place dans le procès de production ; 2°) les classes sociales n’existent que dans la lutte des classes.

 

Ce sont justement ces deux principes qui ont été constamment pris pour cible par les adversaires de Marx. Incapables de mener une attaque frontale contre le matérialisme historique, ces derniers utilisent des stratagèmes, des jongleries et des méthodologies douteuses dans l’espoir de réfuter le schéma marxiste des deux classes et donc en dernier lieu, la lutte des classes. Dans l’esprit de ses promoteurs, le rôle du structuralisme consistait à montrer que ce ne sont pas l’histoire et la lutte des classes qui ont le dernier mot mais le système. L’éclipse du marxisme par le structuralisme durant la période de l’après-guerre et plus tard par l’archéo-libéralisme depuis le début des années 1980, ne doit en aucun cas être attribuée à une réfutation de la théorie marxiste de l’histoire, loin s’en faut mais à une guerre de reconquête de l’hégémonie idéologique financée par la CIA, les fondations philanthropiques américaines et un plan Marshall de l’esprit visant à instrumentaliser les sciences sociales et à former une intelligentsia anticommuniste et antimarxiste(voir structuralisme, idéologie et politique(II).

 

S’il faut remonter aux origines idéologiques et politiques du structuralisme, on trouve indéniablement la croisade anticommuniste du Congrès pour la liberté de la culture. En effet, c’est l’un des fondateurs du Congrès pour la liberté de la culture, et théoricien de l’ère technicienne, James Burnham, qui a jeté les bases de l’idéologie structuraliste en publiant en 1941, le managerial revolution dans lequel il annonçait l’échec économique et idéologique de l’Union soviétique et l’avènement  d’une nouvelle ère, « l’ère des managers ». C’est son ami et membre fondateur du congrès pour la liberté de la culture, Raymond Aron, qui a fait traduire le livre en 1947 sous le titre « l’ère des organisateurs »,  avec une préface du socialiste Léon Blum. Pour Burnham et ses disciples, il n’y a plus de différence entre les sociétés de l’Est  et celles de l’Ouest, car dans les deux cas, c’est une nouvelle classe dirigeante qui prend le pouvoir politique et économique et ce sont désormais, les directeurs et les techniciens qui remplacent les anciens propriétaires. Au capitalisme sauvage du XIXe siècle, succède un capitalisme réglementaire bardé de lois sociales. Le pouvoir politique n’est plus concentré entre les mains de quelques uns mais un pouvoir éclaté en une myriade de pouvoirs partagés, autonomes et libérés. Les sociétés actuelles sont entrées dans l’ère «  post-industrielle », celle de la « technobureaucratie » et de la « technostructure » selon Galbraith. C’est l’époque de la big corporation, la grande entreprise fondée sur une séparation radicale entre la « propriété » des moyens de production et les « pouvoirs de décision » qui se trouvent désormais entre les mains des agents-managers devenus la « nouvelle classe » dominante. Le capitalisme franchit ainsi une nouvelle étape de son histoire, celle des structures rationnellement et scientifiquement établies. L’homme structural est tout sauf un passéiste, car son histoire se réduit au présent et au futur.

 

L’interpénétration du politique et de l’idéologique conduit à un glissement de l’idée de l’ère technicienne devenue la doctrine officielle du Congrès pour la liberté de la culture vers la rhétorique de la Troisième voie et la « fin des idéologies ». C’est Daniel Bell, membre du Congrès pour la liberté de la culture qui a été l’auteur de la théorie de la fin des idéologies. Grâce à Daniel Bell, des bourses d’études ont été octroyés à des jeunes étudiants européens pour étudier dans les universités américaines. C’est Daniel Bell qui a aidé Michel Crozier à obtenir une bourse d’études à l’université de Stanford. Crozier est le type même de l’intellectuel européen endoctriné par l’université américaine, devenu avec Raymond Aron l’un des idéologues de la Troisième voie et du Club Jean Moulin. Les disciples de Burnham et de Bell fondaient des revues, organisaient des conférences et occupaient des postes d’autorité dans les universités européennes transformées à l’occasion en tribune pour la diffusion et la vulgarisation des idées de l’ère technicienne, de la fin des idéologies et de la Troisième voie. En 1953, Crozier, qui fut l’un des collaborateurs de la revue Esprit, avait publié un article critiquant l’intelligentsia de gauche.

 

C’est Raymond Aron qui a importé en France les idées de l’ère technicienne, de la fin des idéologies de ses amis James Burnham et Daniel Bell. Son ouvrage « l’Opium des intellectuels » est un appel aux intellectuels de gauche pour se détourner du communisme soviétique. Son livre « Dix-huit leçons sur la société industrielle » est une vulgarisation des idées de son ami Burnham sur l’uniformisation des sociétés capitalistes et des sociétés communistes. Nommé en 1955 professeur à la Sorbonne, Aron a contribué à la vulgarisation des principaux thèmes des New York Intellectuals, le think tank du Congrès pour la liberté de la culture. Ses ouvrages sont devenus la bible de l’intelligentsia  anticommuniste. Grâce ses séminaires à la Sorbonne, puis à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et au Centre de sociologie européenne, Aron s’est fait des disciples comme Pierre Hassner, Jean-Claude Casanova, Jean Baechler, Annie Kriegel, Alain Besançon, Pierre Manent, François Bourricaud, Georges Liebert, Jérôme Dumoulin. Aron et ses partisans se sont farouchement opposés au mouvement étudiant de mai 68 qualifié de « petite révolution » et de « carnaval estudiantin ». Après l’éclatement du scandale du financement du Congrès pour la liberté de la culture en 1967, la revue Preuves qui diffusait les idées du Congrès pour la liberte de la culture a été remplacée par une autre revue, Contrepoint, dirigée par l’un des fidèles d’Aron, Georges Liebert et la collaboration de Pierre Manent. En 1978, Aron fonde la Revue Commentaire dirigée plus tard par deux de ses disciples Jean-Claude Casanova et Pierre Hassner. Aron a séduit d’autres intellectuels en vue comme Edgar Morin, Georges Friedman ou Jean-Claude Domenach.

 

On pense souvent que le triomphe d’une idéologie est dû à sa cohérence logique. C’est une grave erreur. Pour qu’une idéologie triomphe, il faut d’abord et avant tout des conditions idéologico-politiques favorables. Ce qui est à l’intérieur de l’idéologie n’a aucune importance et il n’existe aucun rapport de cause à effet entre la pertinence théorique et méthodologique de son contenu et son triomphe éventuel. L’exemple du structuralisme est assez éloquent à cet égard, car ce qui a décidé de son existence académique et médiatique, ce n’est pas sa scientificité mais la crise de l’idéologie bourgeoise à la libération. C’est en effet la vacuité idéologique qui prévalait après la fin de la Seconde Guerre mondiale dans le monde capitaliste qui explique la mode structuraliste en général et l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss en particulier.

 

 

FAOUZI ELMIR

 

QUATRIEME PARTIE : LE RELATIVISME CULTUREL DE CLAUDE LEVI-STRAUSS

STRUCTURALISME, IDEOLOGIE ET POLITIQUE(II)

décembre 17, 2008

STRUCTURALISME, IDÉOLOGIE ET POLITIQUE(II)

 

PLAN MARSHALL POUR LA FORMATION D’UNE INTELLINGTSIA ANTICOMMUNISTE

 

On l’a souvent oublié qu’à côté du plan Marshall pour aider les économies européennes à se relever des ruines de la Seconde Guerre mondiale, il a existé parallèlement un « plan Marshall de l’esprit et de la culture » pour former une intelligentsia anticommuniste et antimarxiste. A la sortie de la guerre, la CIA et les fondations philanthropiques américaines ont financé directement ou indirectement des réseaux et diverses institutions à vocation scientifiques et culturelles chargées de démarxiser les sciences humaines et d’instrumentaliser les sciences sociales. Dans l’implantation des réseaux états-uniens en Europe et l’organisation d’un « Plan Marshall de l’esprit et de la culture » qui n’est autre chose qu’une croisade contre le marxisme et le communisme, Claude Lévi-Strauss a servi de relais aidé par son poste d’attaché culturel à l’ambassade de France à New York et par sa connaissance des milieux intellectuels américains. Avec l’aide de Charles Morazé agrégé d’histoire et collaborateur des Annales, Claude Lévi-Strauss a obtenu des fondations Ford et Rockefeller le financement des projets de formation des étudiants français dans les universités américaines. Charles Morazé qui avait déjà rencontré John Marshall et l’autrichien Clemens Heller étaient les deux principaux promoteurs du « Plan Marshall de l’esprit ». Les relations de Lévi-Strauss avec ces deux fondations Rockfeller et Ford remontaient à l’année de 1940 quand des membres des fondations Ford et Rockefeller avaient alors organisé son exil aux Etats-Unis ainsi que celui du sociologue Georges Gurvitch et du physicien Pierre Auger. Dès son arrivée aux Etats-Unis, Georges Gurvitch a créé à New York un institut de sociologie.(Sur l’instrumentalisation des sciences sociales en France, voir l’article de Bertrand Chavaux dans Voltairnet, 7 juillet 2004).

 

Les sciences sociales étaient en ligne de mire des fondations philanthropiques américaines. La fondation Rockefeller créée en 1913 a voulu prendre sa part dans la lutte contre le socialisme et le marxisme en finançant des projets et des institutions en sciences sociales qui, grâce à leurs outils d’analyse et leurs méthodes d’enquête empirique, sont considérées comme un enjeu de contrôle social et de manipulations mentales des masses. C’est pour instrumentaliser les sciences sociales que la fondation Rockefeller a participé au financement aux Etats-Unis et en Europe, des projets dans plusieurs universités américaines(Yale, Harvard, Chicago, Columbia), la Deutsche Hochschule für Politik à Berlin et le London School of economics qui accueillait des économistes venant de la Société du Mont-Pèlerin comme Ludwig von mises et son élève Friedrich von Hayek. La fondation Rockefeller a aussi financé l’institut scientifique de recherche économiques et sociales dirigé par Charles Rist qui avait reçu 350 000 dollars ; le centre universitaire de la recherche sociale, présidé par le Recteur Charléty qui avait reçu 166 000 dollars ; le Centre d’études de politique étrangère, un autre organisme dirigé par le Recteur Charléty qui avait reçu 172 000 dollars. Avant la Seconde Guerre mondiale, la fondation Rockefeller avait permis au Centre de documentation sociale de créer deux postes de chercheurs à plein temps l’un pour Raymond Aron et l’autre pour Georges Friedman.

 

Avec l’aide des fondations Rockefeller et Ford, Pierre Auger était parti pendant la guerre aux Etats-Unis où il avait enseigné à l’université de Chicago. Nommé directeur de l’enseignement supérieur après son retour en France en 1945, Pierre Auger s’est heurté à l’opposition du Prix Nobel Frédéric Joliot, communiste et pacifiste, pour le contrôle du Centre National de la Recherche scientifique(CNRS). Devant l’obstruction de Joliot, Pierre Auger avait alors créé le Centre à l’Energie atomique(CEA) et un pôle des sciences sociales rattaché à l’Ecole Pratique des Hautes études(EPHE), devenu plus tard la VIe section. Pour animer celle-ci, Auger fait appel aux collaborateurs des Annales(Morazé, Friedman, Braudel, Labrousse, le Bras). En 1954, avec l’aide de l’autrichien Clemens Heller désormais établi en France, la VIe section a reçu de nouveaux crédits pour financer des programmes de recherche sur les « aires culturelles ». En 1959, la fondation Ford appuie et finance le projet de Pierre Auger pour la création du Centre européen de recherche nucléaires(CERN) et pour la construction de la Maison des sciences de l’homme. En 1975, la VIe section devenue une structure juridique autonome, s’est transformée officiellement en l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales(EHESS) présidée par l’historien anticommuniste François Furet. Depuis, l’EHESS reçoit un financement de l’Etat français, du département d’Etat américain(Bourses Fulbright) et de la Fondation franco-américaine de New-York, une officine créée en 1976 par la CIA.

 

Outre l’apport financier des fondations philanthropiques, la CIA et le plan Marshall ont participé au financement d’une myriade de réseaux et d’institutions culturelles voués à la formation d’une intelligentsia anticommuniste. C’est le cas du Congrès pour la liberté de la culture créé à Berlin en 1950 par des intellectuels européens et américains avec pour membres fondateurs James Burnham, Raymond Aron et Michel Crozier. Le comité de soutien du Congrès comprenait des personnalités comme le philosophe allemand Karl Jaspers, le socialiste Léon Blum, des écrivains comme André Gide et François Mauriac, des universitaires comme Raymond Aron, des intellectuels américains comme James Burnham et Sidney Hook, des anciens trotskistes américains comme Sol Levitas et Eliot Cohen, des partisans de l’Europe fédérale comme Altiero Spinelli et Denis de Rougemont et des théoriciens des  New York Intellectuals. Le Congrès pour la liberté de la culture est devenu le lieu de rencontre et de rassemblement de l’intelligentsia anticommuniste européenne et américaine animée par des conservateurs, des libéraux, des socialistes et des anciens trotskistes. Financé discrètement par la CIA pendant dix-sept ans jusqu’en 1967, le Congrès pour la liberté de la culture avait noué des relations avec des hauts responsables de l’administration américaine et de la direction du plan Marshall, mais aussi avec l’American Committee for United Europe(ACUE), une officine de  propagande anticommuniste créée avec le soutien d’hommes politiques américains comme Robert Paterson, secrétaire à la guerre et Paul Hoffman, pour favoriser la création d’une Europe fédérale conforme aux intérêts des Etats-Unis.

 

Le Congrès pour la liberté de la culture finançait des programmes de recherche et des bourses d’études. Quand la nouvelle élite européenne endoctrinée dans les universités américaines revenaient en Europe, elle créait des revues, organisait des séminaires et mettait en place des programmes de recherche et des réseaux informels dans les universités européennes. Ces réseaux culturels qui ont servi de relais et d’officines dans la lutte contre le communisme pendant la Guerre froide ont continué à jouer un rôle actif même après la dissolution de du Congrès pour la liberté de la culture. Ces différents réseaux et relais culturels ont contribué à leur manière dans l’avènement et le triomphe de l’archéo-libéralisme et de la révolution conservatrice américaine avec l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche. La débâcle actuelle du capitalisme et l’aveu même de George Bush de la faillite de la sacro-sainte loi du marché mettent fin aux illusions des tenants de la Révolution conservatrice et de l’archéo-libéralisme.

 

En 1967, Thomas Braden, chef de la Division internationale d’opposition au communisme à la CIA avait publiquement confirmé la participation de son organisation au financement des activités du Congrès pour la liberté de la culture. Dissout après les événements de mai 68, le Congrès pour la liberté de la culture a continué ses activités sous le nom de l’Association internationale pour la liberté de la culture avant de cesser d’exister en 1975 lors de la signature des accords d’Helsinki. 

 

FAOUZI ELMIR

 

TROISIEME PARTIE : ORIGINES IDÉOLOGIQUES ET POLITIQUES DU STRUCTURALISME

STRUCTURALISME, IDEOLOGIE ET POLITIQUE(I)

décembre 16, 2008

STRUCTURALISME, IDÉOLOGIE ET POLITIQUE(I)

 

Claude Lévi-Strauss fête le 29 novembre 2008 ses 100 ans, un événement célébré en grande pompe par l’Etat français et par les medias. Le vendredi 29 novembre, jour de son anniversaire, Lévi-Strauss a reçu la visite du chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy. Cet anniversaire a été célébré dans plus de 25 pays à travers le monde. Un colloque a été organisé au Collège de France dont Lévi-Strauss était professeur pour rendre hommage à « « l’un des grands intellectuels du 20e siècle » et à une pensée « la plus complexe du XXe siècle » selon son directeur Mr Descola. Pour l’anticommuniste primaire Hélène Carrère d’Encausse, la secrétaire perpétuelle de la réactionnaire Académie française dont Lévi-Strauss est membre depuis 1973, cet anniversaire va au-delà  de toute « célébration familiale ». La chaîne culturelle Arte a diffusé jeudi 28 novembre pendant douze heures non stop, de midi à minuit, des films, des documentaires et des interviews de Lévi-Strauss ou des disciples influencés par son œuvre. Au musée Branly exceptionnellement ouvert au public, des films ont été projetés, des conférences et ds visites guidés organisées pour permettre au plus grand nombre de visiteurs de venir écouter et admirer la vie et l’œuvre de Claude Lévi-Strauss. Le musée Quai Branly qui reçoit 1,3 million de visiteurs chaque année a été l’un des grands projets culturels réalisé sous la présidence de Jacques Chirac grand amateur d’anthropologie et défenseur comme son mentor Lévi-Strauss, de la rencontre des civilisations. A cette occasion, une centaine de chercheurs et écrivains étaient venus lire et présenté les textes du célèbre anthropologie comme le philosophe Roger Pol-Droit qui avait lu quelques extraits des « Tristes Tropiques » un ouvrage publié en 1955. La ministre de la culture Christine Albanel et la ministre de l’enseignement supérieur, Valérie Pécresse ont participé à la célébration de l’évenement avec une plaque dédiée à Claude Lévi-Strauss. Au cours de la cérémonie, Valérie Pécresse a annoncé la création d’un prix Claude Lévi-Strauss d’un montant de 100 000 euros qui sera attribué à un chercheur en « sciences humaines ».

 

Né à Bruxelles en 1908, Claude Lévi-Strauss part au Brésil dans les 1930 pour étudier les « sociétés primitives ». Juif, il quitte la France pour les Etats-Unis après la capitulation de 1940. Arrivé à New York, il enseigne pendant huit ans à l’institut pour la Recherche sociale. Pendant son séjour, Claude Lévi-Strauss a été influencé par les anthropologistes américains notamment Franz Boas. Revenu en France après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il enseigne au Collège de France et il est élu membre de l’Académie française en 1973.

 

Quand on évoque le nom de Claude Lévi-Strauss, on pense immédiatement au structuralisme et à l’anthropologie structuraliste. Le courant structuraliste né après la Seconde Guerre mondiale domine la scène intellectuelle en Europe et aux Etats-Unis durant deux décennies, de1950 à 1970. L’émergence du structuralisme coïncide avec une période critique dans l’histoire du monde occidental. Le triomphe du structuralisme est dû à la crise de l’idéologie dominante dans le monde capitaliste mais aussi à une attente de la part de l’intelligentsia. Ce qui a propulsé le structuralisme sur la scène intellectuelle, académique et médiatique, c’est sa fonction de remplir un vide idéologique à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Le cas du structuralisme ne diffère guère de celui du néolibéralisme(l’archéo-libéralisme) au début des années 1980, car, dans les deux cas, leur émergence et leur triomphe sont liés à la crise du monde capitaliste et à celle de son idéologie. On peut même remonter au milieu du XIXe siècle avec l’évolutionnisme, le darwinisme, la sociobiologie etc qui ont dominé la scène intellectuelle non pas grâce à leur cohérence logique ou à leur potentiel épistémologique et explicatif mais parce que le capitalisme avait alors besoin au cours de cette période située entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, de ces théories pour légitimer un système concurrentiel et impérialiste national et international. le darwinisme, le libéralisme, le structuralisme etc, ont été fabriquées pour le besoin d’une même cause : venir au secours d’une idéologie en pleine crise. Tout ce foisonnement de « théories » donne l’impression d’une grande effervescence intellectuelle mais en réalité, elles visent toutes la même chose, obtenir la soumission des élites intellectuelles et des masses à un ordre établi. 

 

RUSE DE LA RAISON ET BRICOLAGE IDÉOLOGIQUE

 

Avec l’effondrement des régimes fasciste et nazi en Italie et en Allemagne, les Etats capitalistes se sont trouvés discrédités idéologiquement face au communisme et au marxisme. Le libéralisme et des droits des droits de l’homme ne faisaient plus de recettes aux yeux des élites et si par malheur vous prononciez des mots grossiers, tels que droits de l’homme ou libéralisme, vous étiez considéré comme un fou, immédiatement embarqué dans une ambulance et conduit à l’asile psychiatrique le plus proche. Mais un capitalisme sans une idéologie d’accompagnement est quelque chose d’inconcevable, car il faut absolument justifier les mécanismes de l’extorsion de la plus-value qui est à l’origine de l’exploitation des travailleurs par le capital. Pour mener sa croisade anticommuniste de l’après-guerre, Truman n’avait que son American way of life à dégainer. C’est pour remédier à cette vacuité idéologique, qu’il fallait bricoler à tout prix et coûte que coûte un nouveau socle théorique.

 

Cette crise idéologique de l’après-guerre n’était ni la première ni la dernière dans l’histoire du capitalisme. Après chaque crise économique, il fallait procéder à tout un nouveau travail de recyclage, de remaniement, d’assemblage et de réélaboration en puisant dans les ensembles de la culture occidentale pour faire du neuf avec du vieux. Sur ces incessants transformations du champ idéologique et culturelle, le concept de la ruse de la raison de Hegel nous a paru un concept heuristique et explicatif. Les idéologies comme tous les corpus philosophiques et anthropologiques sont soumis sans cesse à un phénomène d’usure et d’érosion à l’instar des phénomènes géologiques : usure de la raison par ses propres limitations, usure des systèmes et des certitudes par leur remise en cause permanente. Cette usure est due à la volonté des groupes de les mettre en œuvre mais qui se heurte au verdict du réel qui n’est jamais représenté tel qu’il est dans la théorie. Inscrite au cœur de l’action, de la politique et de l’histoire, la ruse de la raison n’éclaire pas des réalités cachées et dissimulées, elle fournit aussi une explication de la loi de fonctionnement et des mécanismes des productions politiques et idéologiques.

 

En tant qu’effet de système, la ruse de la raison a été la technique de pointe de la bourgeoisie pour réanimer son idéologie moribonde et sans cesse démasquée en tant qu’idéologie par les contradictions du réel. Ainsi, pour légitimer une société fondée sur la concurrence, l’idéologie bourgeoise était-elle obligée de faire appel tour à tour à la nature humaine et à la biologie. La nature humaine a constitué le principe de base de la philosophie politique classique dont les représentants sont Machiavel, Descartes et Hobbes. Avec la nature humaine, l’idéologie bourgeoise a ainsi pu naturaliser les sociétés humaines présentées comme une association d’hommes dressés les uns contre les autres. S’il y a des hommes qui bouffent d’autres hommes à l’issue de la compétition, c’est la nature humaine qui l’impose et personne n’a le pouvoir d’y déroger. La concurrence et la compétition entre les hommes se trouvent ainsi légitimées par une loi immanente et immuable, la nature humaine. De Machiavel à Hume, ruse et raison passaient l’une dans l’autre détruisant les liens de la politique et du savoir. Pour masquer les inégalités engendrées par le mode de production capitaliste, la philosophie politique à l’âge classique a inventé la théorie du contrat social. Au rapport vertical et hiérarchique de l’ordre féodal, l’idéologie bourgeoisie substitue le rapport égalitaire du contrat où les classes sociales s’avnouissent et où les intérêts et les antagonismes sociaux se cachent sous les prétendus rapports contractuels et consensuels. Avec le concept de contrat social, les idéologues de la bourgeoisie évacuent l’inégalité de fait entre les parties à l’échange en inventant la fiction transcendante qu’est l’Etat, le fameux Léviathan de Hobbes. C’est pourquoi Vico et Hegel se moquent des douces illusions des philosophes du contrat social. Ce sont Robespierre et le régime de la Terreur qui ont mis à nu les caractères illusoires et donc idéologiques des principes universels de la Révolution française, la liberté, l’égalité et la fraternité démasqués et rendus impossibles par le régime de la propriété capitaliste. Après cette faillite idéologique, la bourgeoisie française avait mis en sourdine les idéaux de sa Révolution et ceux du Siècle des Lumières pour aussitôt les remplacer par une nouvelle variante idéologique, le libéralisme de Benjamin Constant, de François Guizot et d’Alexis de Tocqueville. Quand le libéralisme de la première moitié du XIXe siècle s’est trouvé en porte à faux et ne faisait plus recette, la bourgeoisie a inventé l’idéologie républicaine et le nationalisme. Pour coloniser le continent africain, les idéologues de la bourgeoisie avaient mis au point le concept de la mission civilisatrice de l’Europe capitaliste. Pour donner un semblant de légitimité à ses guerres colonialistes et impérialistes de la fin du XIXe et début du XXe siècle, l’Europe capitaliste fait appel à la science et à la biologie et ce n’est pas par hasard que l’ère impérialiste et de la politique de l’expansion colonialiste européenne a coïncidé avec la naissance des sciences humaines fondées sur l’évolutionnisme, de Spencer et de Darwin, sur le positivisme d’Auguste Comte et sur la vision synoptique de De Quatrefages. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le monde capitaliste s’est trouvé en panne d’idéologie et d’intelligentsia. Pour ce faire, il fallait inventer à tout prix une nouvelle idéologie et former une nouvelle intelligentsia.

 

FAOUZI ELMIR

 

DEUXIEME PARTIE :

PLAN MARSHALL POUR LA FORMATION D’UNE INTELLINGTSIA ANTICOMMUNISTE