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POURQUOI HAIS-JE LE PEUPLE?

septembre 8, 2009

POURQUOI HAIS-JE LE PEUPLE ?

 

La détermination du peuple est immuable et effrayante.  Le peuple est une masse d’individus conditionnés mentalement et intellectuellement par une myriade d’institutions spécialisées dans le lavage des cerveaux et dans l’apprentissage aux futurs métiers de la servilité et de l’assujettissement. En effet, pour qu’il y ait peuple conditionné mentalement et intellectuellement, il faut qu’il existe préalablement école, famille, lois, institutions, État etc dont la mission consiste à modifier la posture psychique de chaque individu pour en faire une masse et des hommes dressés comme les animaux du cirque. Dans le dressage des êtres humains, l’école n’a rien à envier aux centres de formation spécialisés dans la formation des animaux du cirque. L’école et les méthodes pédagogiques ne sont pas autre chose qu’une sorte de dressage des enfants en bas âge appelés à former plus tard ce que l’on appelle l’esprit public ou l’opinion populaire d’une collectivité ou d’une nation. Les chantres de l’humanisme et les philanthropes veulent faire croire que l’école est là pour faire le bonheur des hommes alors qu’elle est en réalité un lieu concentrationnaire chargé de former des troupeaux humains à marcher et à être contents à marcher. L’école est d’abord l’endroit où se forment les réflexes conditionnés des êtres humains suivant des méthodes claires et très sûres. Malgré les différences d’aptitude entre les animaux de diverses espèces, tous les animaux peuvent finalement être dressés. Il en est ainsi des populations scolaires qui, malgré les différences d’aptitude de chacun de leurs membres, seront en fin de compte dressées. À l’école, comme dans le cirque, on retrouve les mêmes principes: l’appât et la peur des sanctions, la crainte de la douleur qui sont les mobiles sur lesquels repose l’apprentissage des animaux et des troupeaux humains. L’imitation pratiquée sur une grande échelle dans l’éducation joue un rôle déterminant dans la formation des réflexes chez les enfants, car elle joue le rôle de « drainage » chez des écoliers en présence d’autres écoliers.

 

C’est au sein de l’école que se forme le peuple ou l’esprit populaire, cette grande masse d’individus suggestionnables, influençables et violables psychiquement. Dans la vie de nos soi-disant sociétés démocratiques, le peuple est censé être libre et souverain dans le choix de ses gouvernants et de ses représentants. Or, la réalité est tout autre et le peuple n’est là que pour une mission de figuration pour les kermesses électorales. Ce qui est demandé au peuple dans les démocraties capitalistes, ce n’est pas seulement de participer à la mascarade électorale mais surtout et avant tout d’obéir et de se taire. Le peuple a été formé et préparé des années durant à recevoir des ordres, à bien les interpréter et à les exécuter correctement. Il faut bien dire que l’ordre est plus ancien que le langage sinon les animaux du cirque ne pourraient pas le comprendre. La manière de bien comprendre le sens de l’ordre est d’une importance capitale, car la finalité de tout ordre est de déclencher une action. Mais comme toute action est précédée d’un ordre, on comprend aisément pourquoi les regards du peuple sont toujours rivés sur les lèvres de ses meneurs et de ses maîtres dans l’attente des mots d’ordre. Songeons à ces millions de victimes qui ont répondu présentes lors des différentes guerres et dont les corps ont servi de chair à canon. Le peuple est donc, comme le soldat, n’agit que par ordre et il passe sa vie durant à attendre ce moment crucial, le garde-à-vous. La réponse du peuple comme celle du soldat est toujours la même, « A vos ordres ». Comme le soldat lors de sa formation militaire, le peuple sait parfaitement grâce à l’école et à l’imitation, à quel moment il doit répondre présent à l’appel de ses maîtres et meneurs pour procéder à l’exécution des ordres. Pour passer de l’ordre à l’action, le peuple a besoin seulement du mot d’ordre des maîtres et des donneurs d’ordre qui lui imposent une certaine direction. L’art du meneur et du donneur d’ordre consiste à résumer en mots d’ordre tout ce qu’il veut obtenir et à les présenter avec force et d’une manière convaincante pour l’aider à rassembler des individus en peuple. C’est pourquoi les meneurs du peuple utilisent le langage de l’inconscient en recourant à des mots-clés, des slogans, des symboles visuels et sonores, à certaines couleurs et à la musique.

 

La première mission des meneurs est celle qui consiste à niveler le peuple vers le bas pour mieux le dominer. Pour que l’ordre soit efficacement exécuté, c’est-à-dire sans hésitation, ni discussion, ni explication, ni doute, car, comme pour les animaux du cirque, le peuple ne doit recevoir ni nourriture ni récompense que des mains de ses meneurs et ses maîtres attitrés. Mais contrairement aux animaux du cirque qui peuvent être sanctionnés soit par faim soit par la mort, le défaut d’obéissance du peuple se traduit généralement par sa participation directe dans la fabrication de la machinerie qui sera appelée à le châtier et à le punir, la dictature et le totalitarisme qui s’érigent en son nom.  Pour que l’ordre garde toute sa puissance et ses caractères indiscutables, il faut sans cesse travailler au nivellement du peuple vers le bas. Car plus le niveau intellectuel et mental du peuple est bas plus l’ordre a une chance d’être spontanément et correctement exécuté.

 

C’est parce que le peuple a toujours été à la fois la victime consentante et le complice des dictateurs et des dictatures, que je hais le peuple. Je hais le peuple, parce qu’il est par définition ignorant, aveugle et une marionnette manipulable à volonté. Je hais le peuple, car il est composé d’individus frustes mus par le seul instinct et absorbés par les seuls besoins animaliers, par le boire, le manger et le s’amuser bêtement. Je hais le peuple, car il constitue une entrave à ma liberté et à la réalisation de mes aspirations qui ne sont nullement celles de produire et de consommer. C’est parce qu’il est le seul responsable de tous mes malheurs et de tous mes déboires dans la vie terrestre, que je hais profondément et viscéralement le peuple.

 

FAOUZI ELMIR

 

Mots-clés : peuple, école, dressage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SEGREGATION DES CERVEAUX

octobre 8, 2008

L’archéo-libéralisme n’a pas seulement conduit les États capitalistes à la débâcle économique et financière à laquelle nous assistons aujourd’hui, il a été aussi une période d’obscurantisme intellectuel et de nihilisme culturel. La cause en est, la destruction de l’université considérée jadis comme le lieu de formation d’une couche intellectuelle munie d’un minimum d’esprit critique. Tout pouvoir a ses chiens de garde mais aussi ses pourfendeurs qui s’attachent à démonter les mécanismes de la domination dans les sociétés. L’objectif de tout pouvoir est d’étouffer par tout moyen à sa disposition l’esprit critique pour faciliter la manipulation des esprits et pour obtenir leur soumission des masses à moindre frais. Car, il faut bien savoir, contrairement aux idées reçues, le contrepoids à tout pouvoir, ce ne sont ni les parlements ni les institutions officielles qui jouent le rôle de relais et qui font partie intégrante du Pouvoir, ni la séparation des pouvoirs selon Montesquieu. Il est le l’oeuvre d’un groupe composé d’individus qui sont généralement placés en marge et en dehors de tout pouvoir  pour exercer librement leurs jugements sans la pression de l’opinion publique, sans la pesanteur institutionnelle et sans l’emprise des contraintes hiérarchiques qui entraînent une déformation de l’esprit et de la Faculté de juger.

Le triomphe de l’archéo-libéralisme depuis les années 80 du XXe siècle a eu pour effet l’étouffement et l’élimination de toute pensée critique pavant le chemin au règne du conformisme ambiant. Pour mieux asseoir sa domination sur l’ensemble de la société, la révolution conservatrice ne s’est pas trompée de cible en s’attaquant d’abord à l’université héritée de mai 68 censée former des « gauchistes », des hommes et des femmes qui ont fait « fausse route »(traduction le bon chemin à prendre c’est celui de l’archéo-libéralisme) en abolissant les frontières qui séparaient le monde académique du monde mass-médiatique. Le démantèlement de l’héritage de 68 et l’abolition des frontières entre université et mass-médias étaient un préalable pour le triomphe de l’archéo-libéralisme. Du coup, un glissement s’est opéré dans le centre de gravité du pouvoir intellectuel, de l’université vers les mass-medias avec au bout la naissance d’une nouvelle intelligentsia, la médiacratie.

À partir des années 80 et 90 du XXe siècle, les mass-medias se sont mises à fabriquer en série une nouvelle génération d’intellectuels prenant le relais de l’ancienne génération formée jadis par l’université. L’avènement de la médiacratie, c’est aussi, à n’en pas douter, celui de la médiocratie intellectuelle qui décerne le label d’intellectuel à celui qui a le plus de micros tendus vers lui, qui est omniprésent sur les ondes des radios et l’écran de la télévision, qui écrit des livres-minute et qui publie régulièrement des chroniques dans la presse grand tirage etc. Désormais, pour être reconnu comme tel, l’intellectuel de l’ère archéo-libérale doit obligatoirement porter l’estampillage « Vu à la télé, vu chez Pivot ou chez Durand ». L’intellectuel de l’ère archéo-libérale est généralement celui qui professe la vertu du conformiste social et poltique et qui obéit comme le chien de Pavlov à l’œil et au doigt quand il entend la sonnerie de son grand maître, le grand capital qui contrôle désormais les moyens de la production et de la diffusion des idées favorables à ses intérêts économiques. Pour finir, nous dirons que la mission première de l’intelligentsia archéo-libérale consiste essentiellement à exorciser le véritable danger que représentent pour l’ordre établi la pensée critique de Marx et le marxisme en s’employant à semer la confusion et à brouiller les esprits, grâce à une association d’idées et des réflexes conditionnés entre d’une part, le marxisme et le communisme associés au stalinisme et au Goulag et d’autre part, la soumission au pouvoir du capital et aux capitalistes associé à la liberté, à la démocratie et aux droits de l’Homme.

Depuis le triomphe de l’archéo-libéralisme dans les années 80 du XXe siècle, la totalité de la production intellectuelle contestataire s’est trouvée de facto exclue du champ intellectuel. Ainsi des milliers d’auteurs et des dizaines de milliers de pages écrites sont-ils tombés dans l’anonymat total, victimes de l’ostracisme et du sectarisme du nouveau pouvoir intellectuel détenu par les mass-medias et une université désormais mise en coupe réglée par le pouvoir politique. Depuis un quart de siècle une véritable chape de plom s’est abattue sur les auteurs et les écrits susceptibles de remette en cause le conformisme ambiant, l’idéologie dominante et la littérature d’édification officielle conforme à l’air du temps. Mais cette chape de plomb médiatico-idéologico-politique n’a pas seulement affecté la production intellectuelle contestataire contemporaine, elle a aussi travaillé pour envoyer aux oubliettes de l’histoire toute la littérature contestataire du XIXe siècle c’est-à-dire la littérature socialiste et marxiste du XIXe siècle qui n’a pas été épargnée et qui a subi de plein fouet les contrecoups de la révolution conservatrice. À la place de Proudhon et de Marx, les apôtres de l’archéo-libéralisme sont allés exhumer des momies comme Alexis de Tocqueville ou Benjamin Constant qui étaient des hommes quasi inconnus de leurs contemporains et que même s’ils jouissaient d’une certaine notoriété, ils ne l’étaient que comme journalistes et publicistes et en aucun cas comme des théoriciens et des philosophes politiques. Nous n’avons rien contre les écrits journalistiques de Tocqueville et de Constant qui sont les témoins d’une société et d’une époque mais à en faire des théoriciens du libéralisme, il y a un pas qu’il serait difficile de franchir. Pour nous, les pères du libéralisme sont Hobbes, Locke et Rousseau qui, avec leur théorie des droits naturels et le concept de contrat ou de pacte social, débitent les mêmes fadaises que leurs épigones et acolytes qui prônent le retour à la loi du marché qui n’est autre que le retour à l’état de nature et au règne de la loi de la jungle sociale.

En hommage à ce soldat inconnu de la pensée critique victime du nihilisme culturel de l’ère archéo-libérale, à ces milliers d’auteurs tombés dans l’anonymat, pour avoir vaillamment combattu une idéologie barbare et destructrice, nous tenons à les honorer, à notre manière, qu’ils soient morts ou vivants, en publiant certains de leurs textes qui, espérons-le, pourront aider à mieux comprendre les mécanismes latents de la domination sous toutes ses formes. Le premier texte que nous publions est celui de Christiane Rochefort. Evidemment, personne n’a entendu parler de cette personne mais son texte publié dans les années 1970 se révélera d’une brûlante actualité. Ce texte n’a pas été choisi au hasard, car il traite d’un thème qui nous tient à cœur, la manipulation mentale des hommes au service d’un pouvoir établi. Christiane Rochefort analyse les mécanismes de l’exploitation de la matière grise par le pouvoir. Ce texte intitulé « La ségrégation des cerveaux », fut publié dans « Le monde de l’Education » du mois de février 1976. N° 14. F.E.

LA SÉGRÉGATION DES CERVEAUX

par CHRISTIANE ROCHEFORT

 

Christiane Rochefort s’est toujours passionnément intéressée au sort réservé par la société à la jeunesse. Après « les Petits Enfants du siècle » (1961), après « Encore heureux qu’on va vers l’été » (1975), elle prépare maintenant un essai sur ce sujet et vient récemment de rompre des lances à la télévision avec M. Rémy Chauvin, professeur d’université et auteur des « des Sur­doués ». N’ayant pu dire tout ce qu’elle avait sur le coeur, au cours de cette émission, elle précise sa pensée pour « le Monde de l’éducation » (1).

Soudain dans le ciel orageux de ia, sélection scolaire scolaire éclate unie très curieuse offensive qui prend rapidement l’allure d’une concer­tation internationale. !I n’est bruit dans le monde (industrialisé) que des enfants « doués».

 

Après quelques décades de travail obscur d’associations privées – dont l’innocence serait fonction de l’origine des fonds – on les découvre, ces enfants, « dotés d’une intelligence ou d’une créativité exceptionnelle». Et le frémissement qui parcourt les rangs des officiels de l’éducation rappelle étrangement d’autres anciennes fièvres. Fièvre de l’or, fièvre de l’or noir. Oui, celles-là. Et les voici tous rassemblés (conjurés?) à Londres et annonçant ia création d’un Conseil inter­national pour les enfants surdoués » (voir « le Monde », 25 septembre 1975), Ma parole, auraient-ils découvert un gisement?

 

Oui. Un gisement de matière grise. La vraie et véritable source de l’énergie moderne. C’est une grosse affaire qui volt le jour. Une affaire qui monte. Des délégués présents, celle du Danemark a refusé d’y tremper. Les Etats-Unis sont, on ne sera pas surpris de l’apprendre, les promoteurs de la nouvelle opération minière, dont la France a été récemment informée par Rémy Chauvin dans « les Surdoués », livre qui est un succès.

 

L’opération « surdoués » apparaît comme le couronnement technocratique des divers dispositifs de sélection des enfants, mis en place en ces récentes années. On aurait tort de ne pas prendre cette opération ou sérieux, et autant de laisser coincer le problème dans la contra­diction élitisme-démocratie, qui n’est que la face apparente de l’iceberg, et aboutirait à la récupération du problème par les organisations poli­tiques qui exploitent la lutte de classe (économique).

 

II s’agit, premièrement, de la lutte de classe enfants-adultes. Deuxièmement,  il              s’agit d’une lutte beaucoup plus    globale. RIEN de redoutable comme la sollicitude des pouvoirs. Car elle n’a qu’une motivation: exploiter. Les enfants sont en danger: les États se soucient d’eux. Les sirènes psycho-pédago-gouvernementales chantent (sous quels généreux patronages? Car enfin un tel projet suppose d’énormes frais), chantent les progrès de l’humanisme, l’amour des enfants, le tendre soin qu’on prend de leur épanouissement, de leur harmonieux développement dans des conditions optimales.

 

Mais en prêtant l’oreille on entend une tout autre chanson. II s’agit, en fait, de rationaliser l’exploitation de la matière grise à sa source même: le jeune cerveau. Une détection précoce permettra de trier le matériau brut: la part non traitable étant rejetée; le tout-venant servant à des usages grossiers; tandis que les filons les plus riches, séparés de la gangue ordinaire, seront traités spécialement, en sorte qu’ils deviennent une force utile. Utile à qui? À la grosse industrie finance, qui a grand besoin de cet ordinateur supérieur, pour ses recherches, ses applications, et aussi, ma foi, son appareil de gestion, qui devient de plus en plus lourd et complexe. Dans cet appareil, je comprends évidemment les Hommes d’État: ce n’est même plus trahir un secret de dire que les hommes au pouvoir ne sont que les agents exécutifs (exécuteurs? des monopoles.

 

Le triage de la matière grise est effectué à l’aide de tests, dont ies résultats permettent d’établir ledit « quotient intellectuel ». II est avéré, sauf pour les testeurs, que les tests ne mesurent pas l’intelligence, chose de nature inconnue, et ne la mesureront jamais quel que soit ie degré de sophistication où ils essayent de se retrancher. En effet: 1) On ne saurait mesurer ce qu’on ne peut définir; 2) On ne saurait mesurer un objet complexe, multidimensionnel, avec une échelle, ne comportant qu’un bas et un haut; 3, la loi d’indétermination (l’obser­vateur modifie l’observé); aggravée par la relation de pouvoir (testeur-­testé) et par les options personnelles (politiques:!e grands champions U.S. des tests, Jensen, Schockley, Burt entre autres, sont super-racistes), produit une marge d’erreur telle que le résultat doit être considéré sans valeur scientifique; 4) Les tests ne seraient, en tout cas, valables qu’à l’intérieur d’une seule structure mentale:  celle du citoyen de nos sociétés industrialisées (les enfants Maya, indique Remy Chauvin, ont des scores de débiles chez les psychologues jusqu’à ce que l’ethno­logie informe que les notions de rapidité et de compétition, essentielles aux tests, sont absentes de la culture maya). Chacun de ces points invalide les tests. Les tests ne passent pas la barrière épistémologique (1). Ajoutons qu’en sciences inexactes, plus c’est chiffré plus c’est faux.

 

Cependant, en dépit de leur insignifiance scientifique, les tests poursuivent imperturbablement leur carrière triomphante. On peut trouver à cette étrangeté deux raisons: d’abord la force de l’existant; une quantité de gens sont là, avec toute une machinerie, on ne peut pas renvoyer tout ça à la maison, même si c’est une erreur totale. La deuxième raison est que les tests d’intelligence sont utiles, au sens où un valet par exemple est utile à son maître. Car enfin, ils mesurent bel et bien quelque chose. Si par l’intelligence ils mesurent, avec une précision relative suffisante, le rapport de l’enfant testé au pouvoir: est-il prêt à collaborer? Est-il juste capable da se soumettre? Est-il totalement imperméable? Est-il résistant au pouvoir? Te!les sont les questions réelles que, implicitement et insidieusement, sous le masque d’autres questions, posent las tests dits d’intelligence. Ils sont la méta­phore des demandes de la société industrielle. Ils sont son instrument de tri de la masse humaine. Ils indiquent le type d’utilisation possible d’une matière grise donnée.

 

APRES triage, nous aurons: à un bout, !es doués et les surdoués (QI 130 et plus). Le congrès de Londres sur les surdoués montre qu’il s’agit bien d’un point chaud. « Une science nouvelle? » titre Rémy Chauvin. Et s’il « n’est rien de plus triste que la dégradation d’un génie potentiel asphyxié par le milieu normal », ainsi qu’il le dit, il ne faudrait pas que cet émoi légitime serve à occulter cet autre fait:  les pouvoirs publics américains se mirent à s’intéresser eux enfants surdoués au moment où les Russes lancèrent (avant eux) leur premier spoutnik. Des lois fédérales pour l’« aide » aux surdoués sont en préparation. « Une idée-force qui a dû frapper particulièrement les Américains: il s’agit d’une ressource naturelle inexploitée, dont l’im­portance peut être plus grande que la bombe atomique », d’ « une mine d’or ». » (Rémy Chauvin) Les pouvoirs nous le disent donc eux-mêmes: il s’agit d’exploiter. Cette ressource naturelle en forme d’enfant recevra, sons que les parents puissent s’y opposer, un ensei­gnement spécial, de maîtres spéciaux, si possible surdoués eux-mêmes sinon où irait l’autorité. Aux Etats-Unis, trois cent douze mille enfants (selon Rémy Chauvin) le reçoivent déjà. Sur quarante-neuf millions, ce n’est pas très démocratique, mais, comme le fait justement remarquer Rémy Chauvin, l’actuel enseignement est scandaleusement elitique, alors ce sera pareil, mais plus rationnel. Ainsi donc, à un bout, les surdoués, ensemble, entre eux, impollués, formés pour la NASA, la technocratie dirigeante et le pouvoir d’Etat. Pas une lueur d’étrange ou de différent, ou d’injuste horreur ou, attention, de contestation, ne traversera leur univers préservé.

 

Au milieu, les moyens, les soumis, les effrayés, les timbrés, ceux que le pouvoir effraye, ceux qui n’ont pas assez d’énergie; ensemble, entre eux. Formés à marcher et à être contents comme ça. Pas une lueur ne traversera, par le miracle de l’amitié, de l’amour, leur univers médiocre. Rien ne les éveillera.

 

À l’autre bout, imperméables au pouvoir, les inutilisables. Débiles et mauvaises têtes. Là sont les gens dont les structures mentales ne collent pas avec les normes dominantes; Maya, immigrés, et débiles comme ils disent. Ceux qui s’en foutent (trop brisés). Et ceux qui refusent, les résistants et les poètes. Le bas de l’échelle: mauvais tests ou refus de tests, la source est la même:  rétraction ou révolte, selon le degré d’énergie laissée. Ce qu’ils deviendront, ceux-là, peu importe. On (l’industrie) a aussi besoin de balayeurs. Mais attention! parmi les résistants se trouvent aussi les créateurs. C’est bien logique: nous naissons tous créatifs, mois seuls le demeurent, après l’âge de quatre ans, ceux qui, par chance et conditions spéciales, ont résisté. Et ceux-ci, il ne faut pas les louper. L’industrie en a besoin, la banque parfois (l’État non, on n’a presque jamais vu de créateurs Hommes d’État, un bon quotient de voracité et le simple talent pour la navigation suffisent; et ce sont des débiles qui deviennent carrément dictateurs, exemple: Hitler, Franco, Pinochet…) Les surdoués ordinaires classifient superbement, mémorisent, organisent, mais n’inventent pas, avec eux l’industrie piétinerait, la conquête de l’espace et tout ça. Aussi la conférence de Londres prend-elle soin de préciser: enfants « dotés d’une intelligence ou d’une créativité exceptionnelle ». Il faut donc aller pêcher les créatifs où ils sont, sur les derniers bancs de la classe parfois, car ils s’embêtent, s’en foutent, et ne sont pas obéissants. Les tests dits « de créativité », sur lesquels les arpenteurs de l’esprit humain cassent leurs propres têtes, peut-être pas tellement créatives (ex. : Que peut-on faire avec une brique ? Très amusant. Si vous trouvez p!us de vingt réponses vous êtes un génie. Réponse typique du créatif: voir « in fine », les tests de créativité font aux enfants réluctants une offre de collaboration; ceux qui se laisseront séduire pourront être utilisés Comme inventeurs.

 

Et ceux qui ne se laisseront pas séduire? Eh bien, pour ces mauvaises têtes-là, totalement inutilisables et susceptibles de devenir même gênantes si on les laisse s’ « épanouir », les Etats-Unis toujours où les recherches en psychologie appliquée sont très avancées et largement soutenues par les fondations instituées par des philanthropes tels que Rockefeller, Carnegie, Ford et confrères, les Etats-Unis proposent aux nations souffrant du même problème d’inté­ressantes solutions: aux enfants trop vifs, diagnostiqués « hyperactifs », est prescrite, et administrée (les enfants ne sont pas en position de refuser d’avaler une drogue, la Rita!in, qui les calme. Premier point. Second point: un projet, déposé par Nixon, prévoit que les enfants seront soumis à six ans a des tests(encore) qui détermineront (?) leur « potentiel de violence ». Ceux qui dépasseront le seuil autorisé, placés dans des institutions rééducantes, y recevront (de force) une autre espèce de drogue: le haldol. C’est un neuroleptique (majeur) qui a les effets d’une lobotomie.

 

Lorsque les pouvoirs et leurs serviteurs institutionnalisés parlent de surdoués (ou autres), ils ne parlent pas d’enfants, de personnes humaines appelées enfants, ils parlent de matière première. De matière première grise et infiniment précieuse, qu’il importe d’exploiter. La notion « enfant » n’entre dans cette équation de profit que pour deux postes: T) la matière grise est d’autant mieux traitable qu’elle est fraîche; 2)les personnes appelées «enfants» n’ayant aucun droit dans la société, des autorités quelconques peuvent les disposer où cela leur est avantageux sans que les enfants aient rien â dire – aussi longtemps que ceux qui ont les droits en leur lieu et place (les parents) ne prennent pas leur défense.

 

Et attention ! Tout cela, ces affaires des doués, surdoués, superdoués, sous-doués, n’est pas de naissance ! On pose cette échelle comme un postulat: inégalités naturelles. À quoi ne saurait s’opposer, bien sûr, que l’égalité, sorte d’identité mythique idéale et démocratique. Une sottise contre une autre sottise. Tant il est vrai que nos structures mentales sont totalement envahies par la notion de hiérarchie, que nous ne savons penser qu’en termes de degrés, du supérieur à l’inférieur, et jamais en termes de différences! La génétique moderne conduit à renverser tous ces automatismes de la pensée; à recevoir les notions de potentialité et actualisation, d’inter-actions entre inter-actions à l’infini, de mouvements en changements constants…

 

Rémy Chauvin propose la notion de « néoténie intellectuelle (néoténie développement de certaines capacités « adultes » durant l’état larvaire) pour rendre compte de la survenance d’un super doué. La génétique propose autre chose. À part que les enfants ne sont pas exactement des larves.

 

La doctrine actuelle est la suivante: tous les enfants naissent avec un potentiel génétique immense. Et cela renvoie les conceptions d’égalités-inégalités aux limbes de la pensée rudimentaire qui se prit durant trois siècles pour science. Personne n’est égal, tout monde est différent. Mais ces potentialités indémontrables doivent être éveillées en leur temps, qui est assez bref. Le milieu, la circonstance et le hasard sont les agents d’éveil. Ce qui renvoie un grand pan de la querelle hérédité-milieu aussi aux limbes, quand on y réfléchit un peu sérieusement. Le milieu (hasard compris, heureusement) opère donc comme un choix, et un choix très réducteur- et non pas en tant que formation. Avec l’éveil des gènes, commence un processus d’inter-action si complexe qu’il « n’est exprimable par aucune formulation mathématique »(J. Larmat). Même pour les plantes. L’enfant de quatre ans est déjà un résultat tout à fait complexe, et quasiment tout est joué. Je propose de renverser l’idée reçue et de formuler que, s’il est surdoué, il n’est pas exception de la nature, mais un rescapé: il a passé à travers les mécaniques de destruction qui accueillent tout humain naissant ici; une part de son énergie a été sauvegardée. Le surdoué c’est le normal(resté normal), le reste est esquinté-le reste, c’est-à-dire 97% des humains, puisqu’il y aurait 3% de surdoué.

 

On peut émettre prudemment l’hypothèse que toute l’énergie préservée tend à servir les gènes les mieux actualisés, d’où peut-être les « prodiges inquiétants », monstres du calcul, du calendrier, de la mémoire, qui parfois ont des trous ailleurs, et parfois non.

 

Je partage la tristesse de Rémy Chauvin devant « la lente dégradation d’un génie potentiel asphyxié par le milieu normal » (encore que je n’y vois pas tant de mystère) mais j’étends cette tristesse aux 97% autres, qui selon moi sont dans le même cas, mais furent vaincus plus tôt, sans qu’on s’en soit même avisé.

 

Nous sommes tous des surdoués potentiels. 97% d’entre nous ne sont « actualisés » que pour une faible part. Qui sait du reste si les 3% rescapés sont entièrement réalisés? On ne sait pas grand- chose ce cet appareil, qui échappe « à toute formulation mathématique »: le cerveau, ou pour mieux dire l’esprit. Heureusement ses possibilités sont encore ignorées ici et ne se laissent pas circonvenir par une science de la quantité qui se prend pour La Connaissance. II n’est pas encore temps, pour qui veut rationaliser l’exploitation de l’intelligence, de crier victoire:  l’esprit, cet inconnu, non mesurable, non prévisible, n’est peut-être pas complètement contrôlable. _

(Réponse au test de la brique: la jeter à la tête du psy.)